Des signaux encourageants. Le moment de l'Afrique est peut-être arrivé. Du côté européen, plusieurs symptômes l'indiquent. Il apparaît évident que pour Louis Michel, la tâche de Commissaire européen responsable de l'aide au développement n'est pas une simple étape dans une carrière politique, mais qu'il s'y sent profondément et personnellement impliqué. On n'avait plus entendu, depuis l'époque désormais lointaine de Lorenzo Natali, un tel ton de sincérité et de passion. Aimer l'Afrique et les Africains et faire tout le possible pour les aider, c'était pour Natali un devoir, une mission ; j'ai la sensation que pour Louis Michel, c'est la même chose. Un certain nombre d'Etats membres ont placé l'Afrique parmi leurs préoccupations prioritaires. Tony Blair et Jacques Chirac ont pris des initiatives qui témoignent de la volonté d'agir. Que ce soit l'hypothèse franco-allemande de taxe sur le kérosène (appuyée par les uns, rejetée par d'autres), ou le nouvel instrument financier proposé par la Grande-Bretagne, l'intention de trouver des sources supplémentaires d'aide est évidente. Parallèlement, l'UE se bat dans le cadre de l'OMC afin que le nouveau cycle de négociations commerciales internationales justifie sa dénomination de «cycle du développement». Et la manière dont les Etats ACP et l'UE viennent de clôturer dans les délais prévus les négociations sur la révision quinquennale de la Convention de Cotonou (voir notre bulletin du 25 février p.8) est aussi un signal encourageant. Tony Blair a réaffirmé que l'Afrique est la priorité de ses présidences actuelle du G8 et prochaine de l'UE et il l'a fait dans des termes où perçait une certaine émotion: « L'Afrique est un continent d'une beauté et d'une diversité à couper le souffle, et ses habitants sont extraordinaires d'énergie et d'endurance. Comme je l'ai constaté sur place, si on leur donne la moindre chance de progresser, ils la saisissent ». Guy Verhofstadt a préconisé un «agenda commun» pour les enfants d'Afrique. En même temps, et c'est l'essentiel, les pays africains donnent l'impression de prendre de plus en plus dans leurs mains, même si d'une façon encore imparfaite, l'élimination progressive des conflits entre eux et la promotion de la liberté et de la démocratie sur leur continent.
Les pays africains doivent faire leur part. Je n'ignore toutefois pas que des opinions en sens opposé continuent à s'exprimer. L'historien britannique Niall Ferguson a publié dans la presse internationale un long article pour démontrer que l'aide internationale, loin d'orienter les pays d'Afrique sur la voie du développement, n'a servi qu'à enrichir les élites locales et à alimenter la corruption. Selon une étude récente couvrant trente pays africains, ces élites ont exporté, entre 1970 et 1996, 187 milliards de dollars, ce qui, avec les intérêts, correspond à 145% de la dette de leurs pays ! 80% environ de chaque dollar emprunté par les pays africains prenait, dans l'année même, la voie du Nord sous forme de capitaux en fuite. Ce qui explique pourquoi le fardeau de la dette est devenu insoutenable. Sans contester ces chiffres, les services de Tony Blair et de Gordon Brown ont répondu que l'article de M. Ferguson n'aidait certes pas à la solution du problème africain. Ce qui est une réponse trop simpliste. J'estime que les deux volets sont l'un et l'autre indispensables. Le Nord doit respecter ses engagements concernant l'aide, mais les pays africains doivent lutter avec davantage de vigueur contre la corruption et les abus de leurs élites, et mettre fin aux conflits interafricains qui sont de très loin la cause principale des famines et des désastres naturels. Sinon, l'engagement européen n'aurait aucun résultat. L'UE opère déjà des distinctions entre les pays bénéficiaires de son aide, selon leur comportement ; je crois qu'elle doit accentuer encore davantage cette orientation, sans se laisser impressionner par les protestations de ceux qui dénoncent des ingérences indues dans les affaires intérieures de tel ou tel Etat ACP. Il ne s'agit pas d'opérer des choix politiques mais tout simplement de ne pas contribuer au gaspillage des aides, à la corruption et aux abus.
Solutions et dangers. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je me méfie de ceux qui mettent l'accent exclusivement sur l'aide financière, qui ne réclament que de l'argent, sans se préoccuper des vraies solutions, telles que: la stabilité des cours des matières premières (quoi qu'en pensent les multinationales); la relance des productions vivrières traditionnelles (destinées à alimenter les populations locales) à la place des monocultures pour l'exportation qui rendent les pays concernés totalement et ruineusement dépendants des importations agricoles; la fin des subventions à l'exportation pratiquées par les pays riches (l'UE y comprise), qui leur permettent d'exporter à bas prix leurs surplus agricoles en tuant les productions locales en Afrique et ailleurs. Et les dirigeants africains doivent cesser de se laisser enchanter par les chantres de l'ouverture totale des frontières de l'UE, que ces chantres soient des organisations non gouvernementales inconscientes ou de grands pays exportateurs en mesure d'envahir le marché européen et d'en éliminer en un tour de main les produits agricoles en provenance d'Afrique. (F.R.)