Et l'Europe? Qu'il soit clair: le panel d'orateurs qui a animé la semaine dernière le colloque organisé par l'IERI (Institut européen des relations internationales, voir cette rubrique d'hier) à propos de l'adhésion de la Turquie à l'Union était déséquilibré: à une exception près, il n'y avait que des personnalités réticentes ou hostiles. Michel Rocard, le seul qui se soit prononcé en faveur, avait la sensation d'être encerclé (ce qui ne l'a pas empêché d'être brillant, ironique, dense en sous-entendus subtils). Tous les autres ont défendu la thèse selon laquelle l'adhésion turque serait incompatible avec le maintien des ambitions communautaires et l'avis de la Commission européenne favorable à l'ouverture des négociations ne répondait pas aux vraies questions. La Commission réplique qu'elle avait répondu à la demande du Sommet d'indiquer si la Turquie respectait les critères de Copenhague, et que ces critères sont ceux qui ont déterminé et détermineront les adhésions d'autres pays candidats. Pourquoi et comment la Turquie devrait-elle répondre à des conditions spéciales? En fait, les chefs de gouvernement sont les responsables de l'absence du débat préliminaire sur la faisabilité et l'opportunité de l'adhésion turque, qui se déroule aujourd'hui alors qu'il aurait dû être ouvert bien des années auparavant. Comme l'a résumé Valéry Giscard d'Estaing, la question ne devrait pas être: "et la Turquie?", mais d'abord et surtout: "et l'Europe?"
En ouvrant les travaux, le président de l'IERI Irnerio Seminatore avait donné le ton en affirmant que le moment était arrivé de parler des "vrais enjeux", alors que les critères de Copenhague ne sont pas valables. Le problème est celui des relations entre l'Europe et le monde musulman, relations qui, malgré les interprétations lénifiantes, se sont toujours fondées sur une opposition historique de cultures, de religions et de destinées. Je ne partage pas la démonstration fondée sur le passé, car les relations entre les pays européens ont été elles aussi caractérisées par des conflits sans fin, et l'objectif de l'intégration est justement de les dépasser. Mais il est vrai aussi que l'intégration suppose une identité de valeurs et d'objectifs qui est, dans le cas turc, purement hypothétique. M. Seminatore a, par ailleurs, apporté quelque chose de nouveau et de convaincant dans l'analyse géopolitique du dossier (voir cette rubrique du 22 septembre).
Une mystification. De son côté, Robert Badinter a dénoncé ce qui est pour lui une mystification: il estime que, derrière les précautions oratoires et les formules ambiguës, les chefs de gouvernement ont déjà décidé d'ouvrir les négociations. Ce qui signifie, à son avis, que la marche vers l'adhésion deviendrait irréversible, parce qu'il ne croit pas une seconde que le résultat pourrait être un échec: un "non" après des années de négociations est inconcevable et serait outrageant pour la Turquie. L'argument des "engagements du passé" n'est pas valable, car ce que l'Europe a promis en 1963, c'est tout au plus l'accès au marché commun (aujourd'hui réalisé), et non aux ambitions d'Union politique, militaire, monétaire et d'un espace commun de liberté et justice, qui sont arrivées bien plus tard. Selon M.Badinter, la Turquie n'a pas de place dans l'Union d'un triple point de vue: a) les droits de l'homme et surtout de la femme. Il faut rejeter le maquillage qui masque la réalité et faire de la véritable égalité hommes/femmes une "question préjudicielle"; b) la Turquie n'est pas une vraie démocratie, car le budget de l'armée est soustrait à l'approbation parlementaire; c) les droits des minorités kurdes et arméniennes ne sont pas respectées. Et même si ces trois conditions étaient satisfaites, on n'aurait pas répondu à la question fondamentale: la Turquie est-elle un Etat européen? Pour M. Badinter, la réponse négative va de soi: cinq pour cent à peine de son territoire est en Europe, l'admettre dans l'UE signifierait déplacer les frontières du continent. Pourquoi on rejetterait alors la Russie (sa participation à la culture et à l'histoire de l'Europe est encore plus significative), les pays du Maghreb, et en premier lieu le Québec? Une Union européenne uniquement fondée sur les critères de Copenhague ne correspondrait à rien. Et à la "cécité géographique" s'ajouterait la "cécité politique", parce que l'on introduirait dans l'UE les contentieux kurde, arménien et d'autres conflits "dans la zone la plus tendue et conflictuelle du monde".
Anomalies. Elmar Brok a précisé qu'il ne parlait pas au nom de la commission parlementaire qu'il préside (celle des Affaires étrangères, qui prépare le rapport sur les relations UE/Turquie) et encore moins au nom du Parlement européen dans son ensemble, car ni l'une ni l'autre ne se sont encore prononcés. C'est donc à titre personnel qu'il a constaté des anomalies dans l'avis de la Commission européenne favorable à l'ouverture des négociations. Par exemple, le fait de conseiller "une clause de sauvegarde permanente" pour la libre circulation des travailleurs turcs indique l'existence de doutes sur la possibilité de respecter l'un des piliers de l'acquis communautaire. En outre, le report (jusqu'en 2014 au moins!) de toute évaluation sur le coût de l'application en Turquie de la politique agricole commune (PAC) laisse un trou colossal dans les perspectives financières futures. On ignore ce que coûterait la PAC dans une Union incluant la Turquie. M. Brok a eu connaissance d'une évaluation de 24 milliards d'euros par an, évincée du document. Comment l'UE actuelle pourrait-elle discuter de l'avenir de la PAC en ignorant cet élément? Selon M.Brok, "il faut dire la vérité aujourd'hui sur tous les aspects du dossier", y compris ceux que l'on cache. Il a affirmé qu'en privé certains chefs de gouvernement reconnaissent la pertinence des perplexités, mais chacun attend que ce soit le voisin qui parle le premier. Je me suis permis de lui demander s'il estime que le Parlement aura le courage qui fait défaut aux chefs, et M.Brok s'est dit "pas trop optimiste" à cet égard, tout en ajoutant que si les perplexités sont exprimées même à titre minoritaire, ce serait déjà important.
A définir ensemble. Ceci dit, M.Brok a insisté sur le fait que la Turquie est pour l'Union un "partenaire essentiel avec qui il faut nouer des liens très étroits". Il faudra donc disposer d'une troisième option entre le oui et le non, et s'orienter vers un partenariat, dont le contenu et le fonctionnement seraient définis ensemble avec les Turcs en tenant dûment compte de leur opinion, en s'efforçant "d'être réalistes sans les décevoir" et en évitant de répéter les erreurs faits avec d'autres pays des Balkans et d'Europe orientale, pour lesquels le partenariat étroit serait mieux adapté que l'adhésion. Certes, les Turcs pourraient demander: pourquoi commencer avec nous? "À cette question légitime je n'ai pas de réponse", a dit M.Brok, en estimant qu'il aurait fallu disposer dès le départ d'un cadre raisonnable et d'un "environnement politique réaliste" pour l'ensemble des pays proches, l'Ukraine comprise.
Et l'opinion publique? Jacques Toubon a introduit l'argument relatif à l'exigence de tenir compte de l'opinion publique. Les citoyens qui doutent de l'opportunité de l'adhésion turque, ou qui s'y opposent, sont largement majoritaires; pourtant, les mécanismes communautaires et le poids des relations UE/Turquie poussent dans un sens contraire à la "position démocratique et citoyenne". Le problème est celui, fondamental, des relations entre l'Europe officielle et les citoyens. Pourquoi devraient-ils voter pour l'élection du Parlement européen si on ne les écoute pas? La question se pose dans ce cas d'une manière particulièrement aiguë, parce tout prouve que le cas turc intéresse les gens. Si les citoyens devaient ressentir l'impression que "les princes" font ce qu'ils veulent sans les écouter, que l'Europe fonctionne avec "des mécanismes qui roulent tout seuls", la réaction pourrait s'exprimer "d'une manière particulièrement violente, féroce même". Regarder la vérité en face, ce n'est pas de la démagogie, a affirmé M.Toubon. Si l'on veut que les citoyens participent aux affaires européennes, ils doivent "sentir qu'ils ne sont pas écartés des décisions, que ce qu'ils veulent est pris en considération". Sans quoi, le divorce entre l'Europe et l'opinion publique deviendrait définitif.
On pourrait se demander si ce n'est pas l'opinion publique qui a tort. M.Toubon ne le croit pas. L'Europe doit jouer un rôle dans le monde, sur les plans politique, économique, scientifique et technologique. Selon M.Toubon, cette conception n'est pas compatible avec l'adhésion d'un pays qui sera le plus peuplé de tous et dont l'éloignement géographique, économique et culturel est évident. La société turque n'est pas laïque, même si certaines lois le sont, elle est musulmane, et c'est d'ailleurs cela qui fait sa force et sa grandeur. Mais l'UE deviendrait une "Europe des périphéries" dont les centres seraient Londres d'un côté et Ankara de l'autre, une Europe gazeuse, nébuleuse, sans frontières. Il faudrait donc offrir à la Turquie un "partenariat privilégié" très substantiel. Même dans le domaine politique et militaire, on devrait dépasser les liens actuels "en permettant à la Turquie de jouer pleinement son rôle de puissance régionale, dans un triple respect: a) de la réalité, b) de la Turquie et de ce qu'elle est (une vraie civilisation), c) de l'Europe et de son avenir."
Un "piège intentionnel". Pour Jean-Louis Bourlanges, l'UE doit se prononcer sur la base d'une seule question: quelle Europe voulons-nous? Toutes les autres questions qu'on soulève sont fausses ou futiles. L'UE n'a jamais promis à la Turquie l'adhésion automatique. Les "critères de Copenhague" (démocratie, droits de l'homme, respect des minorités, etc.) ne concernent que les pays européens, et la Turquie ne l'est pas. Répercussions sur les relations avec les Etats-Unis? Il faut en tenir compte, mais ce n'est pas déterminant. Et ainsi de suite. Compte tenu des résultats des sondages d'opinion et d'autres éléments, l'adhésion turque constituerait un "déni de démocratie", car ce serait imposer "le choix des élites". Les raisons que l'on fait valoir en faveur de l'adhésion turque sont valables aussi pour les pays du Maghreb, du Moyen-Orient, du Caucase, et l'élargissement n'aurait plus de limites. Une Communauté ainsi élargie ne fonctionnerait tout simplement pas. Pour l'aspect budgétaire et financier, "le piège est déjà en place, et il est intentionnel". Le moment venu, on s'apercevrait que le coût des politiques communes (agriculture, cohésion) ne serait pas supportable, et on serait obligé à réduire ces politiques à des dimensions insignifiantes. L'UE aurait renoncé à toutes ses ambitions. Certains le souhaitent, mais "nous ne sommes pas tous résignés".
Depuis la parution de son livre "Le Grand Turc et la république de Venise"(voir cette rubrique du 9 octobre), Sylvie Goulard est devenue incontournable dans ce débat. Elle a trouvé une fois de plus une formule heureuse: si la Turquie adhère", « on risque d'avoir davantage d'Etats mais moins de peuples ».
Place, demain, à la voix du partisan de l'adhésion turque, Michel Rocard, à celle du public présent et à quelques remarques personnelles pour conclure l'analyse d'un colloque passionnant. (F.R.)