La désignation de José Manuel Durão Barroso à la présidence de la Commission européenne jusqu'à la fin de 2009 a suscité à la fois beaucoup de satisfaction et quelques perplexités. Les raisons de se réjouir sont évidentes: les pays de l'Union ont abouti à un consensus qui élimine les incertitudes, apaise certains conflits ou rancunes résiduels de l'échec précédent et améliore le climat général. Très sagement, la présidence du Conseil européen avait écarté dès le départ l'hypothèse d'une décision majoritaire, même si elle est juridiquement possible; un président nommé avec l'opposition de certains Etats membres aurait été mal à l'aise et ses rapports avec le Sommet auraient été parfois embarrassants. Et c'est justement ici qu'émergent les perplexités: plaire à tout le monde ne demande-t-il pas une souplesse excessive?
Une souplesse excessive? La description faite par M.Barroso lui-même de ses convictions et comportements pourrait à première vue en donner l'impression. Il s'est défini comme un social-démocrate du centre, modéré, réformateur et anti-étatiste sans être un néo-libéral fondamental. Et ceux qui le connaissent bien le décrivent comme étant à la fois un pro-européen convaincu et un "atlantiste" sincère. Trop de choses pour un seul homme? On comprend que certains l'affirment, notamment dans la gauche du Parlement européen. Mais d'autres observateurs estiment que c'est justement ce dont l'Europe a besoin en ce moment: une personnalité dont les convictions européennes sont indubitables mais qui en même temps est convaincue de la nécessité pour l'Europe d'avoir des rapports solides avec les Etats-Unis; un réformateur qui en même temps ne soit pas un néo-libéral sans nuances. Favorable à des liens étroits avec les Etats-Unis, il appuie vigoureusement les projets de défense européenne. Cet œcuménisme n'est pas forcément un défaut: il peut aussi signifier que nous sommes face à "un homme de rassemblement".
On reconnaît aussi à M.Barroso d'autres qualités. Le courage politique, il l'a montré en imposant dans son pays une cure d'austérité lorsque le déficit public avait dérapé (entreprise qu'il a payée récemment sur le plan électoral). L'habilité diplomatique, il en avait fait preuve au niveau national à propos de l'Angola et du Timor Oriental lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères, et au niveau européen dans les efforts de médiation entre MM. Chirac et Aznar lors de la crise irakienne. Les marques d'estime que lui ont témoignées plusieurs chefs de gouvernement vont au-delà des phrases de circonstance, même de la part de ceux qui n'appartiennent pas à sa famille politique. Le fait d'être originaire du groupe des pays petits et moyens est un atout supplémentaire; dans les négociations sur la Constitution, il a pris position pour l'égale dignité de tous les Etats membres, mais en s'opposant à toute faiblesse à l'égard du nationalisme.
Le Parlement jouera son rôle. Au Parlement européen, M. Barroso recueille logiquement l'appui de sa famille politique, le PPE, et l'opposition ferme de la Gauche Unitaire. Les réserves d'autres groupes politiques sont plus nuancées. En général, ils ne s'opposent pas définitivement à M.Barroso; même les Verts-ALE, qui sont les plus critiques et les plus sceptiques, réservent leur position définitive en attendant l'audition du nouveau président devant le Parlement. M. Rasmussen a réaffirmé les quatre critères qui déterminent la position du Parti Socialiste Européen: l'engagement en faveur de l'Europe, l'équilibre entre la recherche de la compétitivité économique et la responsabilité sociale, la capacité de communication et celle de rassembler l'opinion autour d'un projet européen ambitieux. Il est vrai que le président sortant du groupe socialiste, Enrique Baron Crespo, a déclaré que M.Barroso "ne possède pas deux des quatre qualités requises", mais il a laissé au groupe la responsabilité de décider son attitude lors du vote. Au nom du groupe libéral, Graham Watson a affirmé que pour se prononcer son groupe doit en savoir davantage sur la "vision de l'Europe" de M.Barroso: il veut "l'entendre parler européen".
Les observateurs, quorum ego, se trouvent un peu tous sur le même bateau: ils ont besoin d'en savoir davantage sur les convictions et ambitions européennes de M.Barroso, sur sa personnalité, sur son charisme. Ceux qui le connaissent lui prêtent beaucoup de qualités. Ceux qui n'ont pas cette chance essayent de s'informer. L' impression qu'il a laissée dans sa première conférence de presse (voir les pages suivantes) a été très positive. Nous, les ignorants, nous souhaitons mieux connaître ses ambitions et ses projets. Comme l'a dit M. Watson, il doit prouver qu'il ne représente pas, pour ceux qui l'ont choisi, le "plus petit commun dénominateur", celui qui a soulevé le moins d'oppositions (d'autres candidats s'étaient par le passé davantage exposés et étaient donc plus vulnérables). M. Barroso dispose de trois semaines pour se faire connaître par le PE. Il ne faut pas oublier que, si les qualités existent, les fonctions contribuent à former l'homme. Choisi parce qu'il ne déplaît à aucun chef de gouvernement, il doit montrer qu'il sait aussi, à l'occasion, déplaire à l'un ou à l'autre. La manière dont il composera la Commission jouera aussi un rôle important. (F.R.)