Une drôle de bienvenue. L'affaire des restrictions à la libre circulation des travailleurs des nouveaux Etats membres a quelque chose de désagréable. L'aspect juridique des mesures annoncées par plusieurs gouvernements, je ne les évoque même pas, car elles sont sans doute conformes au droit communautaire. Je peux même comprendre que l'un ou l'autre des gouvernements qui avaient décidé en principe de n'appliquer aucune restriction au premier mai prochain aient fait partiellement marche arrière, dans la crainte d'un afflux de travailleurs d'Europe centrale et orientale supérieur aux prévisions, en raison de la fermeture provisoire d'autres frontières voisines. Et on comprend aussi que l'Allemagne et l'Autriche, pays frontaliers, soient les plus soucieux d'éviter des perturbations de leur marché du travail. Mais le fait reste que, d'après les indications disponibles, seuls la Grande-Bretagne et l'Irlande n'appliqueront aucune des restrictions quantitatives transitoires autorisées par les Traités d'adhésion. Ainsi que l'a écrit un commentateur, "ce n'est pas grand-chose comme bienvenue dans l'UE aux 73 millions de nouveaux citoyens communautaires".
Il faut espérer que l'effet psychologique des restrictions ne soit pas trop négatif dans les opinions publiques des nouveaux Etats membres. Je dis bien "psychologique", car tout indique que l'effet réel sera très limité ou inexistant, pour une raison très simple: les analyses et les sondages prouvent que le risque d'une invasion de travailleurs en provenance de l'Est est pratiquement inexistant. Le rapport conjoint de la Commission européenne et de la "Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail" à ce sujet est fondé et convaincant; voir pour les données chiffrées notre bulletin du 27 février p.10 (1).
Un danger, mais pour qui? L'expérience prouve que les nouvelles adhésions à l'UE provoquent non pas une augmentation mais une diminution, parfois radicale, de l'immigration dans les anciens Etats membres en provenance des nouveaux, même si ces derniers étaient auparavant fournisseurs traditionnels de main-d'oeuvre. Il en a été ainsi des travailleurs italiens au commencement de l'histoire communautaire, et de même plus tard des travailleurs portugais et espagnols. Et si un problème de "clandestins" peut se poser, il concernerait les Roumains, qui justement ne rentrent pas encore dans l'Union. D'après les sondages effectués dans les nouveaux Etats membres, le profil des candidats à l'émigration est le suivant: jeune, célibataire, hautement qualifié et diplômé. Le résultat, observe l'étude citée, est que les pays de l'Union actuelle peuvent s'attendre à un apport de main-d'oeuvre de qualité élevée, qui améliorerait leur base économique à court terme ainsi que - à plus long terme, si l'installation devient définitive - leur équilibre démographique. Et en cas d'installation permanente, on ne peut pas oublier que les ressortissants des pays d'Europe centrale et orientale ne posent, en général, aucun problème d'intégration dans le pays d'accueil, ni dans l'immédiat ni pour la "deuxième génération". Ils sont acceptés par les populations car ils s'insèrent aisément dans le tissu social et productif local et contribuent au financement des biens publics et des mécanismes de sécurité et d'assistance dont ils bénéficient.
Ce que je viens de résumer, peut-on l'appeler un risque? C'est plutôt une chance! Les responsables de l'UE n'arrêtent pas de souligner l'importance du "capital humain" dans le contexte de la stratégie de Lisbonne, et la nécessité de généraliser la formation "tout au long de la vie". Michel Barnier a récemment observé que le niveau de formation et d'éducation est en général plus élevé dans les pays d'Europe centrale et orientale que dans le Sud de l'Union actuelle. Presque chaque ressortissant de ces pays candidat à l'émigration connaît une et souvent deux de nos langues. Je me rappelle comme si c'était hier que, me trouvant à Bratislava et ayant demandé quelles étaient les atouts de la Slovaquie dans la perspective de son entrée dans l'Union, il m'a été répondu: "notre système éducatif". Si un risque existe, il se situe plutôt de l'autre côté: celui d'une "fuite des cerveaux" au détriment des nouveaux Etats membres!
Pas de droits sans devoirs. Il est vrai que la Grande-Bretagne et l'Irlande, si elles n'appliquent pas de restrictions quantitatives à l'entrée, ont toutefois annoncé quelques limitations dans l'accès à certains avantages sociaux. Mais leurs autorités ont clairement précisé que l'objectif est d'éviter les abus et d'empêcher les tentatives éventuelles de "tourisme social", c'est-à-dire les déplacements effectués dans le seul but de profiter de la sécurité sociale du pays d'accueil. La Commission a annoncé qu'elle veillera soigneusement à ce que ces "précautions" ne comportent aucun élément de discrimination pour les travailleurs. A cette condition, je crois que la protection à l'égard des abus éventuels est légitime. La sécurité sociale implique un équilibre entre droits et devoirs; sauf les cas spécifiques d'assistance, ont le "droit" d'en bénéficier ceux qui accomplissent le "devoir" d'y contribuer. En l'absence de cet équilibre, aucun régime n'est équitable. (F.R.)
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(1) Le texte intégral du résumé officiel de ce rapport est reproduit dans le n.266 de notre publication "Uniting Europe", du 3 mars.