Bruxelles, 04/09/2003 (Agence Europe) - Alors que trois à quatre mille personnes s'apprêtent à converger vers Cancun, où s'ouvrira mercredi prochain la Vème conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), les négociateurs en chef de l'Union européenne, les Commissaires Pascal Lamy et Franz Fischler, sur le départ "avec l'esprit aussi ouvert" qu'avant Seattle puis Doha, ont clarifié la donne, ce jeudi à Bruxelles, par une mise en garde aux autres participants: Ne venez pas au Sommet avec des exigences "extrêmes", comme les objectifs affichés par des pays en développement tels que le Brésil et l'Inde sur l'agriculture, car "une chose est sûre: un mauvais résultat à Cancun serait une mauvaise nouvelle pour l'économie mondiale et l'économie mondiale n'a pas besoin de cela en ce moment".
L'événement, présenté initialement comme un "test clé" et de plus en plus comme "une étape intermédiaire importante" pour le succès du Cycle lancé à Doha en novembre 2001, marquera en quelque sorte le retour en cuisine des "145 chefs cooks" pour "regarder, plat par plat, comment les choses se présentent" et faire avancer la préparation d'un "repas à vingt plats à servir à un nombre absolument considérable de convives le moment venu", a expliqué le commissaire responsable du commerce. "Il faut savoir, a-t-il précisé, si la commande passée sera prête à l'échéance prévue et nous, Union européenne, nous souhaitons que cet engagement que nous avons pris de servir ce repas à l'économie mondiale à la fin 2004, nous puissions le tenir". Cette opiniâtreté, que rien ne semble ébranler, pas même la série complète de ratages de calendriers accumulés à Genève depuis un an et demi, est motivée, a-t-il dit, par deux constats: (1) les bonnes nouvelles sont rares "dans les tuyaux de l'économie mondiale", y compris pour les pays en développement, et "si elle intervient dans le délai fixé, la conclusion du cycle serait une bonne nouvelle pour une économie mondiale en quête d'un second souffle" ; (2) le mode d'ouverture des échanges commerciaux internationaux, que nous pratiquons à l'OMC, à savoir "ouverture et encadrement de cette ouverture par des règles, cette espèce d'ONU sans Conseil de sécurité (puisque les décisions sont prises par tous ses membres à l'unanimité) est le bon endroit de la scène internationale pour le faire car c'est là que les rapports de force entre les grands et les faibles, les riches et les pauvres, sont le plus équilibrés à l'intérieur des institutions de gouvernance internationale". Et d'insister: "Les choses deviennent vraiment urgentes" et "l'Europe entend prendre ses responsabilités. Mais le résultat final ne dépend pas de sa seule volonté. Si nous voulons faire de ce cycle un succès, nous devrons tous en supporter la charge, être prêts à faire des concessions et faire preuve d'une détermination à réussir". Et, selon M.Lamy, "cela aura marché si nous quittons (Cancun) avec le sentiment partagé que nous avons fait la moitié du chemin et que nous pouvons parcourir l'autre moitié d'ici la fin de l'année prochaine". La tâche des 146 est , selon lui, de faire maintenant "un pas supplémentaire ordonné dans la lignée de ce qui a été fait pendant les cinquante dernières années au GATT puis à l'OMC (...), étant entendu que nous ne négocions pas plat par plat et que rien ne sera conclu tant que l'on n'aura pas abouti sur tout".
Le Commissaire Lamy a également rappelé, comme la veille devant le Parlement européen, que les difficultés et les priorités ne se situent pas seulement sur le terrain agricole mais sur bien d'autres. Il est revenu sur les autres volets "moins visibles mais aussi importants" pour les Européens dans ces négociations, à savoir:
1. l'accès au marché des biens industriels (non agricoles), qui représentent 90% des échanges commerciaux mondiaux, "pas seulement Nord/Sud ou Sud /Nord mais aussi Sud-Sud", la réduction tarifaire programmée étant "absolument essentielle" car si les tarifs moyens se situent en Europe à 4-5%, ils restent très importants dans d'autres parties du monde. Rappelons que dans ce secteur, la ministérielle est censée arrêter le cadre des modalités des coupes à opérer dans les barrières tarifaires et non tarifaires, ainsi que le calendrier pour la suite des négociations.
2. la libéralisation des échanges de services (les négociations sont plus laborieuses que pour l'agriculture et les biens industriels), où les ministres inviteront les retardataires à présenter leurs offres initiales, améliorer celles existantes et à s'entendre sur une feuille de route pour la suite.
3. le renforcement de la protection des indications géographiques, "les produits qui portent nos noms", pour lesquels les Européens veulent obtenir une valeur juridiquement contraignante à l'OMC pour le registre des vins et spiritueux, l'extension des principes qui leur sont appliqués à d'autres produits et récupérer l'usage d'une liste d'indications géographiques (41 au total) sur lesquels les Quinze viennent de se mettre d'accord.
4. l'environnement, qui fait partie de l'Agenda de développement de Doha. La ligne de l'Union est la même: nous devons viser à mieux intégrer les préoccupations environnementales à l'OMC, notamment en ce qui concerne les subventions au secteur de la pêche (avec un accent sur les limites liées à la conservation des espèces).
5. les sujets de Singapour, à savoir l'investissement, la concurrence, les marchés publics et la facilitation des échanges, où il est "fondamental" d'établir un "minimum" de règles du jeu au niveau multilatéral pour "produire les effets positifs de la libéralisation des échanges". En matière d'investissement, où l'opposition semble gagner en fermeté et en nombre à l'approche de la ministérielle, ce que (les Européens) mettent sur la table n'a rien à voir avec l'AMI qui avait crashé à l'OCDE il y a sept ans, la différence étant aussi importante que celle qui existe "entre une baignoire et une usine à gaz".
"Et donc nous souhaitons à Cancun le lancement de négociations sur ces sujets", a-t-il confirmé.
M.Lamy a ajouté "un mot" sur le traitement spécial et différencié promis aux pays en développement et les difficultés qu'ils rencontrent dans la mise en oeuvre des engagements contractés à l'issue du précédent cycle, pour rappeler les "avancées" enregistrées dans les travaux préparatoires et signaler que "nous continuerons à oeuvrer pour persuader nos amis japonais, nos amis américains, nos amis canadiens que nous devons aller à la rencontre d'un certain nombre de demandes des pays en développement".
Sur l'agriculture, qui reste le terrain miné d'une bataille passionnelle et généralisée, y compris entre superpuissances agricoles et Sud contre Nord, Franz Fischler a assuré que l'Europe, qui en a déjà amplement donné la démonstration selon lui, "jouera le jeu et ne sera pas celle qui gâchera la soupe". "Malheureusement, je n'ai pas vu la même flexibilité dans d'autres camps jusqu'à présent" et même "aucune flexibilité de la part de ceux qui crient le plus fort", a-t-il dit, enchaînant sur une virulente critique des idées extrêmes défendues par des pays en développement comme l'Inde, le Brésil où encore la Chine, à savoir l'abolition des subventions agricoles. "Toutes ne sont pas mauvaises", a souligné M.Fischler en souhaitant que l'attention se focalise exclusivement sur les aides nationales qui faussent les échanges. "Si ces pays veulent faire des affaires, ils devraient remettre les pieds sur terre" car "s'ils choisissent de poursuivre leur odyssée de l'espace, ils n'atteindront pas la lune mais finiront les mains vides", a-t-il lancé.
Par contre, recommande M.Fischler, "si nous voulons mijoter à Cancun un plat suffisamment sain et savoureux pour les 146 membres de l'OMC, il nous faut dix ingrédients de base", à savoir:
1. diminuer fortement les subventions agricoles intérieures génératrices de distorsion de concurrence, et avec ses décisions de juin sur la réforme de la PAC, l'Union "va bien au-delà des ambitions du cycle d'Uruguay".
2. Réduire considérablement les subventions à l'exportation, un point sur lequel l'Union a déjà fait montre de souplesse en proposant de supprimer les subventions à l'exportation pour certains produits présentant un intérêt pour les pays en développement et de les réduire sensiblement pour les autres, à la seule condition que les crédits à l'exportation, l'abus des aides alimentaires ou les entreprises commerciales d'Etat, auxquelles recourent ses partenaires soient également soumis aux disciplines multilatérales."L'Europe a déjà parcouru un long chemin" avec les trois réformes internes entreprises sur dix ans" et, avec le paquet décidé cet été et les réformes à venir dans le secteur du sucre, elle "sera en mesure d'aller encore plus loin", a-t-il dit.
3. Améliorer le sort des pays en développement. Là aussi, "notre volonté est d'aller plus loin" que ce que l'Europe fait déjà, à savoir "importer davantage des PED que les Etats-Unis, l'Australie, le Japon et le Canada réunis", des marchés "déjà relativement ouverts par rapport à ceux d'autres pays développés, pris de nombreuses initiatives (Tout Sauf les Armes, Lomé, système de préférences généralisées et un certain nombre d'accords de libre-échange).
4. Ne pas demander la lune. Je sais que les discussions commerciales sont affaires de posture et de rhétorique mais gardons-nous d'en faire trop", avertit M.Fischler, car le risque est d'évoluer "sur une autre orbite que la nôtre", comme sont en train de le faire le Brésil, la Chine, l'Inde et d'autres qui ont récemment opté pour une "approche extrémiste". Et de s'indigner: "leur proposition bat tous les records: toutes les réformes et tous les efforts doivent être faits par les pays développés, et pratiquement rien par les pays en développement", ce qui est "encore moins compréhensible si l'on considère que le droit agricole moyen est inférieur à 10% dans l'UE, alors qu'il est de 30% au Brésil et de 60% en moyenne dans les PED et que le revenu par habitant dans plusieurs Etats membres de l'UE élargie sera considérablement dépassé par un certain nombre de PED".
5. Ouvrir les marchés aux importations agricoles, selon une formule qui répartit la charge de manière égale entre les membres de l'OMC, à l'exception des moins avancés.
6. réformer la politique agricole dans une seule direction: réduire les distorsions commerciales. Il a confirmé que ses propositions de réforme pour le sucre, l'huile d'olive, le coton et le tabac seront présentées le 23 septembre prochain.
7. Ne pas succomber à la propagande facile. Si les Européens paient 2 US dollars la vache, "ce n'est pas parce que nous sommes stupides mais parce que notre niveau de vie est élevé" et "nous défendrons vigoureusement notre droit à aider nos agriculteurs".
8. Ne pas camper sur des positions extrémistes (voir plus haut)
9. Pas d'attentes inconsidérées à l'égard de la réunion de Cancun. Ce ne sera pas le point final des discussions commerciales, mais le moyen terme, l'objectif étant de parvenir à un accord sur un cadre pour les réductions qui figurent au menu fixé à Doha
10. Ne pas pirater les dénominations commerciales de ses partenaires (voir les IGP).
M.Fischler a précisé que la ministérielle de Cancun discutera de la date à laquelle il faudra préciser le chiffre des diverses réductions à consentir. Selon lui, "le mois de mars permettrait de terminer le cycle dans les temps" et il est préférable d'arrêter "en même temps" le contenu de la liste des produits importants pour le commerce des pays en développement.