Washington, 26/06/2003 (Agence Europe) - Après la sérieuse querelle qui les a divisés à propos de l'Irak et de la gestion des crises internationales, les Européens et les Américains ont marqué leur solidarité face aux menaces communes, leur attachement indéfectible aux valeurs fondamentales qui les unissent et leur volonté de renforcer leur relation sur la base des intérêts vitaux et des objectifs qu'ils partagent, en faisant quelques pas pragmatiques, concrets, l'un vers l'autre, lors de la rencontre au Sommet qui s'est tenue, ce mercredi à la Maison Blanche. Les discussions ont été "formidables", a assuré le Président Bush, "très bonnes", "franches et amicales", ont renchéri le Président de la Commission européenne et le Premier ministre grec Costas Simitis, qui exerce pour quelques jours encore la Présidence du Conseil européen.
Devant la presse, les uns et les autres n'ont cependant pas hésité à pousser du coude pour mettre leurs propres priorités en avant: "J'exhorte les dirigeants en Europe et dans le reste du monde à lancer des actions promptes et décisives contre des groupes terroristes tels que le Hamas, à leur couper les vivres et tout soutien comme les Etats-Unis l'ont fait: le Hamas doit être démantelé", a martelé le Président américain, par ailleurs satisfait de la reconnaissance enfin partagée du fait que "la plus grande menace pour notre sécurité" est "la prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques", les plus proches et significatives émanant des "défis posés par la Corée du Nord et l'Iran", un pays dont "le monde libre attend qu'il se mette en conformité" avec les traités internationaux et qu'il ouvre ses portes aux inspecteurs de l'AIEA.
L'important, ont souligné ses interlocuteurs européens, est que la relation transatlantique soit "solide et productive", que "le Sommet aboutisse à des résultats communs". C'est "fondamental", "vital" pour "nous deux", pour "l'emploi et la croissance économique (…), pour la sécurité et l'ordre international". Et "si nous différons parfois, c'est sur la meilleure manière d'appliquer les principes", a souligné M.Simitis, en se félicitant avec M.Prodi que les partenaires réalisent qu'il est normal et acceptable de ne pas être d'accord sur tout. "L'Union et les Etats-Unis ne peuvent évidemment avoir la même opinion et partager la même politique dans tous les domaines. Il y aura toujours des questions et des moments qui nous diviserons" mais "l'amitié présuppose que nous soyons d'accord de différer, que nous gérions nos différences avec discipline", a ajouté M. Simitis, en notant, pragmatique: "La coopération avec les Etats-Unis en matière de sécurité et de défense est inévitable et souhaitable". "Quand l'Europe et les Etats-Unis sont unis, aucun problème, aucun ennemi ne peut faire front contre nous, a déclaré le Président Prodi, citant un propos du Président Bush en Pologne, avec une mise en garde pesée pour le futur: "Si nous échouons à nous unir, tout problème peut devenir une crise et tout ennemi un monstre gigantesque".
Ce sommet, nettement plus productif et substantiel que d'ordinaire, est sans doute à marquer d'une pierre blanche. La grave crise qu'ils ont traversée a peut-être contribué au réalisme et à la maturité que les partenaires ont affichés durant cette rencontre où la volonté était ostensiblement, de part et d'autre, de tourner la page de la crise sur l'Irak en en tirant des leçons pour l'avenir. Le Président Bush, qui tend ces jours-ci à monter au créneau contre le moratoire européen sur les OGM et "l'insensibilité" de l'Union à cette "panacée" potentielle contre la famine, avait même pris le soin de poursuivre l'offensive hors Sommet, quelques jours plus tôt dans le contexte d'une conférence sur les biotechnologies (voir page 12 au sujet des propos de MM. Lamy et Zoellik). "Nous nous sommes concentrés sur des décisions concrètes parce que nous n'avons pas d'énergie à gaspiller pour nous chamailler sur les différences", d'autant que ces « différences sont en train de se rétrécir », a souligné M. Prodi, en mettant en avant ce que les partenaires ont accompli à Washington: la signature des accords sur l'extradition et l'assistance juridique mutuelle (une première dans les relations entre l'Union et les pays tiers), le coup d'envoi donné à un effort "majeur" de recherche conjointe pour développer un marché de l'hydrogène, le lancement des négociations sur un espace aérien transatlantique ouvert (voir page 13), l'accord entre les autorités douanières respectives sur le renforcement de la sécurité des conteneurs maritimes dans le cadre existant de la coopération douanière entre les Etats-Unis et l'Union en tant que telle, ainsi que la volonté marquée de faire du cycle de Doha un succès.
"On va étendre le champ de la coopération transatlantique" et "clairement, il y a eu du mouvement de part et d'autre", en particulier sur la non prolifération, se félicite-t-on du côté européen, même si la balance penche un peu plus vers la position américaine et même si la plupart des questions litigieuses, évoquées au
Sommet, restent dans l'impasse (Hamas, Cour pénale internationale, protection des données privées, réforme du commerce agricole, organismes génétiquement modifiés, etc.).
Des progrès "réels" et significatifs sont cependant indéniables. En particulier sur le terrain de la défense et de la sécurité, le fait que l'Union reconnaisse désormais que la prolifération des armes de destruction massive est une "menace réelle et qu'il faut agir" contre les Etats en déliquescence, ce qui était le point focal pour Washington, tandis que les Américains opinent du chef au renforcement du multilatéralisme et admettent que le recours à l'attaque préventive n'est pas à privilégier automatiquement, ce qui permet d'espérer qu'il n'y aura pas de répétition de la récente crise transatlantique, cette fois à propos de l'Iran. "Nos perceptions de la menace sur la sécurité sont plus convergentes que par le passé. Les Européens pensaient alors que les Américains exagéraient complètement, les Américains que nous sommes complètement insensibles à cela, et on s'est traités mutuellement d'une série de qualificatifs, ce qui n'était pas vraiment propice à une entente", note un haut responsable. La prise de conscience croissante au sein de l'Administration américaine de l'énormité de la tâche à accomplir (la prolifération d'ADM, terrorisme et reconstruction de l'Irak) et de la nécessité de pouvoir compter sur son allié le plus proche et complémentaire, a sans doute été déterminante, de même que le pas en avant que les Européens ont fait à Thessalonique, en se mettant d'accord sur les grands principes d'une stratégie de sécurité et une déclaration concernant la prolifération avec une promptitude plutôt inhabituelle (voir notre Edition spéciale du 22 juin).
A cela s'ajoute l'accent plus soutenu qui est mis sur l'intégration économique entre l'Europe et l'Amérique. "Ils se rendent compte qu'ils ne peuvent pas tout faire tout seuls et des dégâts qui ont été causés par les propos faciles de certains (notamment Donald Rumsfeld, dont l'absence était peut être une manifestation de plus de la volonté d'apaisement: NDLR) ", estime un expert européen. L'Union est peut être trop vieille mais l'Amérique est alors trop jeune, et il nous faut tous deux nous retrouver à mi-chemin, avait répliqué le Président Prodi, lors de la conférence de presse conjointe qui a clôturé le sommet. Mais, tandis que l'administration Bush est parvenue à les rassurer sur l'authenticité de son nouvel engagement dans le transatlantisme, les Européens admettent qu'il leur est difficile de s'engager sans position commune et que la multiplication des interlocuteurs ne facilite pas les choses pour Washington, surtout dans le domaine de la politique extérieure et de la sécurité. Lorsque l'Europe a une opinion, nous voulons traiter avec l'Europe, a souligné le Président Bush. "On parle toujours de ce que font les Européens pour aller à la rencontre des Américains, mais les Américains ont aussi fait du chemin, ce qui est très important pour nous et que nous demandions depuis longtemps", note-t-on du côté européen. Les uns l'ont fait en acceptant de faire peser leur poids diplomatique et économique sur leurs relations privilégiées avec des pays, tels que l'Iran, vers lesquels la politique de sécurité américaine pointe actuellement du doigt, tandis que les autres s'engagent "réellement" et au plus haut niveau pour pousser les protagonistes du conflit au Moyen-Orient à "mettre en oeuvre" la "Road map" vers la paix. C'est, disent les Européens, la preuve qu'"on est complémentaires".
Les positions sont encore assez éloignées sur l'Iran et sur le Hamas
Outre les nuances qui subsistent sur l'Iran, le Sommet a semblé laisser perdurer la dissension critique entre les partenaires transatlantiques à propos de l'organisation palestinienne du Hamas. Le réalisme qui a teinté cette rencontre pourrait cependant continuer de primer et permettre une convergence dans les tout prochains jours. Les Européens sont clairement sous pression américaine à propos du Hamas et une nouvelle déclaration, les rapprochant de la position américaine, est évoquée. "Il y a une véritable possibilité que ce soit fait bientôt mais avec des nuances", indique-t-on de source diplomatique. En revanche, un accord européen paraît moins plausible sur les "autres groupes terroristes palestiniens", visés par Washington notamment le Hezbollah, dont la dimension politique, sociale, etc. semble aux Européens nettement prépondérante sur la branche militaire, ce qui n'est pas le cas du Hamas. "Il y a beaucoup plus de terrain d'entente que jamais entre les Européens et les Américains sur ces organisations. Ils sont évidemment d'accord pour dire que leurs actes sont absolument condamnables et sapent le processus de paix. En même temps, les Américains commencent à réaliser, semble-t-il, que des mesures réelles, claires et fortes doivent aussi peser sur la partie israélienne", souligne une source européenne. A cela s'ajoute le fait que pour l'Amérique post-Irak, qui accuse un net recul de son capital sympathie dans la région, la capacité d'assurer la création d'un Etat palestinien qui soit viable aux côtés de l'Etat d'Israël sera sans doute un test clé pour ses relations avec le monde arabe.
A propos de l'Iran, M. Simitis a dit que « aucun de nous n'a évoqué la force sur ce cas ».