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Bulletin Quotidien Europe N° 8476
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

De la politique industrielle à la gouvernance des entreprises et aux services d'intérêt général, l'Europe bouge - Comprendre les enjeux

Dans ces journées cruciales pour la Convention, donc pour la Constitution de l'Europe, il est difficile de parler d'autre chose. Mais, dans plusieurs domaines, l'Union bouge, et il importe de le souligner. Notre bulletin rend compte depuis quelques semaines d'une avalanche d'initiatives nouvelles et de décisions significatives, même si leur portée n'est pas toujours évidente pour l'opinion publique. Surtout à propos de la "stratégie de Lisbonne", essentielle pour la relance de l'économie et de l'emploi, les vrais problèmes sont sur la table, dans un bouillonnement de réflexions et de débats. Les parlementaires et les milieux politiques et sociaux ne laissent plus les dossiers apparemment techniques entre les mains des experts, des techniciens et des spécialistes, ils ont compris les enjeux et s'en occupent activement. La signification générale de certaines évolutions doit être soulignée. J'ai essayé de le faire la semaine dernière à propos des décisions sur Galileo, sur l'Airbus militaire et sur Arianespace (voir cette rubrique du 31 mai).

D'un excès à l'autre. Il faut élargir le discours, notamment à la gouvernance des entreprises et du monde financier. La question n'est pas d'élaborer et d'approuver quelques phrases bien tournées (le G8 vient de le faire à Evian: "l'économie d'un pays doit s'appuyer sur un système juridique solide, une régulation efficace et des pratiques de gouvernement d'entreprise transparentes"), mais de mettre le nez dans le contenu des réglementations en mettant fin au monopole des experts et des doctrinaires. Les économistes les plus objectifs reconnaissent que dans les années '70 on avait exagéré en Europe avec les indexations des salaires, les aides d'Etat, l'inflation au détriment des épargnants. Mais, dans les années '90, on est tombé dans l'excès opposé; tous les avantages aux activités financières et aux rentiers, au détriment des travailleurs et des investissements réels. Les héros de l'économie et les modèles pour les jeunes ambitieux n'étaient plus les grands industriels qui créent de l'emploi et produisent des richesses, mais les grands financiers qui savent manier les capitaux. Il faut maintenant rétablir l'équilibre: moins de garanties et de ressources aux rentes financières et aux capitaux, un peu plus à ceux qui produisent, aussi bien les salariés que les entrepreneurs.

L'industrie réévaluée. Le premier pas a logiquement été de réévaluer le rôle de l'industrie en tant que productrice de biens, et là les Etats membres et la Commission européenne ont été d'accord. Romano Prodi avait rejeté l'idée d'une Europe transformée en "économie de services" en affirmant que l'industrie reste "la source de la prospérité européenne" (voir cette rubrique du 7 février dernier). Le président Chirac, le chancelier Schröder et le premier ministre Tony Blair avaient établi un document commun pour le Sommet du 21 mars, soulignant que l'industrie manufacturière de l'UE fournit 45 millions d'emplois et demeure la source vitale de la croissance (voir cette rubrique du 27 février). Lors de sa dernière session, le Conseil "Compétitivité" a confirmé ces principes en les précisant. Il reste à faire l'essentiel, c'est-à-dire concrétiser les orientations retenues et définir l'équilibre entre la politique industrielle et d'autres politiques de l'Union, celles de l'environnement et de la concurrence en particulier. C' est une tâche extrêmement délicate. Il suffit de songer au document sur l'industrie chimique pour s'en rendre compte. D'un côté, il y a l'exigence de protéger la nature et la santé des hommes et des animaux; de l'autre, l'emploi de millions de personnes et la force de l'économie européenne dans le monde. Où se situe le point de l'équilibre? Interrogez discrètement les services de la Commission, et vous obtiendrez des réponses discordantes. Les uns vous confient que les Commissaires n'osent s'opposer à aucune disposition environnementale, tant ils craignent d'être accusés de négliger la protection de la nature et de la vie; d'autres prennent un air désolé pour avouer que l'engagement environnemental de la Commission, ce sont surtout des mots. La vérité est que le point d'équilibre est très difficile à définir dès que l'on passe des principes abstraits à leur application concrète.

Tout aussi déroutante est parfois l'attitude des partenaires sociaux. Aux remarques sur les dangers de certaines activités, les travailleurs concernés qui craignent de perdre leur emploi répondent des fois avec un fatalisme résigné: "de toute manière, on devra bien mourir de quelque chose…" Et les incertitudes ne sont pas moindres à propos des concentrations d'entreprises, lorsqu'il s'agit de définir les dimensions souhaitables permettant à la fois de sauvegarder la concurrence et de permettre à l'industrie européenne de se battre à armes égales face aux colosses américains et japonais.

Le rôle de l'industrie manufacturière étant en principe réaffirmé, deux aspects nécessitent tout autant que les véritables enjeux soient compris sous la couverture complexe des textes: la gouvernance des entreprises (y compris la réglementation des OPA, toujours controversée) et les services d'intérêt général, qui impliquent le concept même du modèle européen de société. C'est sur ça que j'entends revenir. (F.R.)

 

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