Strasbourg, 06/07/2000 (Agence Europe) - Le débat sur les finalités de l'Europe doit commencer « au plus tard » en 2002, et doit être un débat « orienté vers des décisions », sinon on risque d'aller vers une « grande crise », a dit le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer devant la commission des affaires constitutionnelles du Parlement européen, au cours d'une réunion extraordinaire convoquée jeudi matin à Strasbourg pour dialoguer avec lui sur les idées exprimées dans le discours du 12 mai à la Humboldt Universität. Nous devons nous demander comment une Europe à "trente" pourra fonctionner, et de quelle Europe il doit s'agir, si nous ne voulons pas que l'UE devienne une simple union douanière, a-t-il souligné dans sa brève introduction. La décision sur l'euro a été « le premier pas vers les finalités » de l'Europe, a estimé M. Fischer, en ajoutant: à Berlin, j'ai parlé de fédération, j'ai cherché un mot, je n'en ai pas trouvé d'autres, mais une fédération existe déjà entre les pays de la zone euro… Le débat sur les finalités de l'Europe ne saurait éluder la question constitutionnelle, celle d'un « traité constitutionnel », a répété M. Fischer, qui a insisté aussi, tout le long de son dialogue avec les députés, sur la nécessité d'un compromis entre le communautaire et le national.
En répondant à Inigo Mendez de Vigo (Partido popular) et à Jo Leinen (social-démocrate allemand) qui voulaient des indications sur ses idées concernant un « gouvernement » européen, et, dans ce contexte, sur le rôle de la Commission, M. Fischer a précisé: je peux m'imaginer une Commission ayant moins de membres, avec un président fort, qui serait le futur président européen, directement élu. Ce président européen devra concilier le communautaire et le national, et le gouvernement européen serait issu du Conseil, a-t-il ajouté, en précisant que le président aurait le droit de choisir son cabinet à partir des gouvernements nationaux. Quant au Parlement, il devra aussi concilier ces deux niveaux, a souligné M. Fischer, qui s'est prononcé pour un système bicaméral fondé sur une chambre directement élue, comme le Parlement européen actuel et un Sénat également élu, mais formé de membres disposant d'un mandat national. Cette idée m'est venue en particulier après ma première visite à Westminster, où j'ai constaté que le Parlement britannique ne veut pas perdre son « identité », et qu'il ne le fera pas, a indiqué M. Fischer, qui a souligné à plusieurs reprises la nécessité de mieux insérer les Parlements nationaux dans le processus européen. J'ai eu des échanges de vues très intéressants à ce sujet aussi avec les Parlements danois, suédois, finlandais, a signalé M. Fischer, tout en affirmant: je suis pour une pleine « parlementarisation » de l'UE, mais avec un système bicaméral.
En répondant à des questions, M. Fischer a évoqué:
Le « noyau dur » et les coopérations renforcées. Pourquoi un noyau dur serait-il nécessaire ? a demandé le travailliste britannique Richard Corbett. Il ne l'est pas, a répliqué Joschka Fischer, en estimant que le "groupe de l'Euro", entraînera une « remarquable dialectique », et qu'un noyau dur pourrait se constituer « pour une brève période ». Mais, lorsque les autres verront que « c'est du sérieux », ils « participeront ». Le concept d'"avant-garde" est la « meilleure définition », a estimé M. Fischer, en soulignant que ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas, ne peuvent pas déterminer le rythme. A la radicale italienne Emma Bonino qui se demandait s'il y aurait plusieurs « groupes » allant de l'avant dans des domaines différents, M. Fischer a dit qu'il faudrait aller « dans la direction d'un seul groupe », même si des différenciations seraient possibles. Georges Berthu, membre français du groupe de l'Union pour l'Europe des Nations, s'est demandé comment les décisions seraient prises au sein d'un noyau dur, en admettant sa préférence pour des décisions prises par consensus: si c'était ainsi, ce ne serait pas un progrès, a estimé M. Fischer.
Perspectives du sommet de Nice, notamment pour la mise en route d'un processus constitutionnel. Le Conseil européen de Nice donnera-t-il mandat pour le lancement de ce processus ? A cette question du Vert allemand Daniel Cohn-Bendit, M. Fischer a commencé par répondre: « je dois être prudent ». Et il a ajouté: je le souhaiterai, mais on ne peut pas encore répondre, même si on peut anticiper que, dans les conclusions de Nice, il y aura quelque chose sur «les suites» du sommet. Dans la situation actuelle, je ne vois pas de grandes chances que la Charte des droits fondamentaux soit intégrée dans le Traité, a-t-il remarqué par ailleurs, tout en rappelant que, à Feira, le chancelier Schröder s'était prononcé pour une telle intégration. Alain Lamassoure (UDF), en constatant le «décalage» entre les perspectives plus à long terme et l'ordre du jour de la CIG, a estimé que, si le processus évoqué par M. Fischer n'a pas lieu maintenant, on risque de rater une période favorable qu'on ne retrouvera pas de si tôt. Mais selon le ministre allemand, il n'y a pas de contradiction entre les deux processus; si on veut faire «le grand saut» à Nice, on risque d'échouer. Nice sera un « premier pas », et un premier pas important, sans lequel on ne pourrait pas faire le suivant, a-t-il estimé. Au sujet du « calendrier », il a rappelé que cet automne il y aura le référendum sur l'euro au Danemark, qu'en 2001 il y aura des élections en Italie et sans doute au Royaume-Uni (qui devra décider « le rôle qu'il veut se donner »), en Europe, en 2002 des élections en France et en Allemagne, et ensuite, les premières adhésions.
La démocratie et le partage des compétences entre les différents niveaux. En répondant à Jens-Peter Bonde (Europe des démocraties et des différences) qui s'inquiétait d'une « perte » de démocratie au niveau européen, M. Fischer a dit qu'il n 'était pas d'accord, tout en reconnaissant qu'il y a un « déficit démocratique ». Je suis pour une Europe « agile », a affirmé le ministre, qui a dit en passant ne pas comprendre pourquoi il faut les mêmes règles en Europe sur une question comme la chasse.
La validité de la méthode Monnet/Schuman. Interrogé par le libéral démocrate britannique Andrew Duff, M. Fischer a affirmé que cette méthode a eu du succès, mais qu'elle « s'est épuisée à cause de son propre succès », c'est-à-dire à cause du degré d'intégration atteint depuis. « Je ne voudrais pas la jeter », a-t-il ajouté, en notant qu'il voit dans l'"intergouvernemental" un simple "pas intermédiaire".
L'élargissement, les frontières de l'Europe. Au conservateur britannique Christopher Beazley qui voulait savoir si Nice indiquera des « dates objectifs » pour les nouvelles adhésions, M. Fischer a répliqué qu'il croit aux dates seulement si elles sont réalistes, et qu'il faut se garder des promesses et des voeux pieux. Par ailleurs, il a rassuré Cecilia Malmström (groupe libéral, suédoise) qui craignait que le débat sur les finalités de l'Europe retarde l'élargissement: ce sera « une nuit de la Saint-Sylvestre », au cours de laquelle, lors d'un Conseil européen extraordinaire, nous proclamerons solennellement la fin des frontières de la Guerre froide, a-t-il remarqué. A l'élue du PDS Sylvia Kaufmann qui s'interrogeait sur les frontières de l'Europe et, en particulier, sur le sort de la Russie, M. Fischer a répondu en soulignant l'"intérêt existentiel" qu'a l'UE à avoir des liens très étroits avec la Russie, mais n'a pas voulu envisager la perspective d'une adhésion de ce pays. Au sommet d'Helsinki, qui a été réellement historique pour le processus d'élargissement, nous n'avons pas défini les frontières de l'UE, mais nous nous sommes approchés de cette définition, a remarqué M. Fischer, en estimant qu'il faut s'en tenir aux conclusions d'Helsinki, et se concentrer sur le travail "très difficile" qu'elles impliquent pour l'Union européenne.
L'identité européenne. Dans cette Europe, les Etats nationaux n'ont plus le "vilain visage" de l'hégémonie et du nationalisme du passé, a estimé M. Fischer, en parlant d'un « appartement familier dans lequel on habite volontiers », dans une maison qu'on connaît bien aussi.
Giorgio Napolitano annonce que Jacques Delors sera devant
la commission constitutionnelle en septembre
Depuis votre discours du 12 mai, « dans le débat sur l'Europe, on respire déjà un air différent », a dit le président de la commission constitutionnelle Giorgio Napolitano (Democratici di sinistra), qui s'est félicité de ce que, après les contributions importantes d'"éminents protagonistes de phases précédentes du processus d'intégration", comme Helmut Schmidt, Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Delors, un des acteurs principaux de la phase actuelle de la politique européenne, soit maintenant « descendu dans l'arène ». Vous avez enfin réintroduit dans le débat politique les grands thèmes avec beaucoup d'attention pour des aspects complexes comme celui de la persistance du rôle des Etats nationaux, a affirmé M. Napolitano, qui a annoncé que la commission constitutionnelle invitera en septembre prochain Jacques Delors, "car nous sommes convaincus que le discours sur le futur de l'Union, sur le futur de l'Europe, nous aide dans le présent".