Eliminer les interprétations malicieuses des relations Patten/Solana. Il est heureux qu'au moment même où le débat sur les objectifs de l'Union européenne est pleinement relancé et que des initiatives d'envergure s'annoncent pour renforcer le volet économique de l'Union économique et monétaire, le commissaire Chris Patten ait ouvert, et avec quelle verve, un troisième chantier fondamental: celui des relations extérieures de l'Europe. Sa première conférence de presse consacrée au volet de l'assistance de l'UE aux pays tiers avait cédé à la mode consistant à dénigrer ce qui a été fait jusqu'à présent et à donner une image négative de la gestion de l'aide par les Commissions précédentes; l'Agence EUROPE avait déploré cette concession à la facilité doublée d'une faute de goût (voir cette rubrique dans le bulletin du 6 juin, pp.3/4). Mais quant au fond, Chris Patten a cent fois raison lorsqu'il réclame:
la définition d'objectifs et de priorités, à la place des initiatives au coup par coup dictées davantage par les circonstances et les événements que par la réflexion;
une gestion plus souple, rapide et efficace des financements (considérables) de l'Union;
la clarté dans les relations entre les Institutions, avec la reconnaissance du rôle de la Commission.
M. Patten a demandé un débat au sein de la Commission autour de la note qu'il a établie à ce sujet (reproduite dans le n° 2193 de notre série EUROPE/Documents), mais il n'a pas attendu que le Collège en discute pour exposer ce qu'il pense lui-même. Et c'est passionnant. Le discours qu'il a prononcé le 15 juin devant l'Institut français des relations internationales (IFRI) clarifie d'abord la signification de ce qu'il avait écrit à propos de ses relations avec Javier Solana, afin de dissiper les malentendus. Le résultat auquel les Etats membres ont abouti afin de "conjuguer méthodes communautaires et intergouvernementales (...) est loin d'être parfait. C'est une chance que Javier Solana et moi-même travaillons extrêmement bien ensemble: mais la novelle architecture institutionnelle ne nous y aide pas beaucoup." M. Patten estime donc que la coexistence entre le Haut représentant de la Pesc et le commissaire européen aux relations extérieures constitue une complication, et c'est une chance que les deux personnalités qui exercent actuellement ces fonctions s'entendent bien et s'estiment réciproquement. Les interprétations malicieuses selon lesquelles Chris Patten aurait voulu sous-entendre rivalité et mésentente avec M. Solana sont ainsi balayées.
Trois grands objectifs. Quant au fond, le commissaire a défini trois grands objectifs pour la politique extérieure de l'UE:
a) collaborer mieux et davantage avec les pays voisins. Les Etats membres devraient dépasser l'illusion de pouvoir gérer sur le plan bilatéral les relations avec les pays qui leur sont proches car les instruments d'une politique extérieure efficace sont désormais mis en commun (M. Patten précisera plus loin ce concept à propos du rôle de la Commission);
b) partager de façon plus large l'expérience européenne dans le domaine de la coopération multilatérale. La manière dont l'Europe s'efforce de préserver les cultures, les langues, les traditions et les identités nationales tout en surmontant "les vieux démons du passé" (nationalisme, xénophobie, rivalités destructrices en matière commerciale et monétaire) doit être mise davantage à la disposition du monde entier, en proposant une combinaison originale de liberté individuelle, de prospérité économique et d'intégration sociale comme modèle pour la mondialisation. M. Patten a dit: "l'ambition de l'UE doit être de projeter à l'étranger ce que notre modèle a de meilleur: notre sens de la société civile et l'équilibre que nous essayons de trouver entre souverainetés nationales et disciplines communes";
c) devenir un partenaire crédible des Etats-Unis. Sur plusieurs questions, les Américains se trompent, par exemple, selon Chris Patten, "sur les Nations Unies, sur la politique environnementale ou sur la poursuite d'une politique extra-territoriale qui, paradoxalement, s'accompagne d'une hostilité fondamentale à tout droit de regard extérieur dans leurs affaires intérieures". Mais les Européens ne pourront faire valoir leurs arguments s'ils ne sont pas eux-mêmes pris au sérieux: "Aujourd'hui, nous ne le sommes pas dans un grand nombre de domaines, et ne méritons pas de l'être".
La deuxième partie du discours reprend les critiques déjà connues à la gestion de l'aide extérieure de l'UE, avec une conclusion radicale: "Si nous n'arrivons pas à gérer nos crédits de manière efficace, il vaudra mieux, alors, ne pas les gérer du tout". Si les fonds sont bien gérés, "l'aide extérieure est sans contexte un domaine dans lequel la valeur ajoutée de l'action communautaire est évidente". M. Patten ajoute quelques considérations sur l'élargissement et les transformations qu'il implique pour l'UE et sur la naissance de la politique européenne de sécurité et de défense, Pesd.
Evidence du rôle de la Commission dans la Pesd. La dernière partie représente un plaidoyer passionné et pour l'essentiel convaincant en faveur du rôle de la Commission dans tous les aspects de la politique extérieure de l'UE, la Pesd y comprise. Ce rôle est nécessaire pour deux raisons essentielles.
La première est l'impossibilité de séparer les questions purement militaires des questions connexes: "les opérations militaires et non militaires ne peuvent et ne doivent pas être séparées car elles doivent être étroitement coordonnées au service d'une même stratégie". La Commission peut financer le soutien nécessaire pour désamorcer un conflit, organiser des services de contrôles aux frontières là où des migrations de masse risquent d'alimenter un conflit, contribuer à rétablir les structures administratives dans des pays sortant d'une crise, financer des projets de déminage, soutenir les médias indépendants. La Commission doit donc être impliquée dans le travail quotidien des structures émergentes de la Pesd.
La deuxième raison pour laquelle il est illusoire de séparer les structures de sécurité et la Commission est que "le commerce et la production d'armements ne peuvent être traités comme une chasse gardée au sein du marché unique". Le commissaire cite la concurrence entre les industries de défense, la recherche/développement, le commerce des biens à double usage. Selon M. Patten, la Commission ne recherche pas à jouer un rôle dans la prise de décision en matière de défense, mais plaide pour "l'indivisibilité de la politique étrangère européenne qui ne saurait être confinée à un seul pilier du Traité". Et il conclut: "La Commission doit être pleinement associée à toutes les activités liées à la politique étrangère et de sécurité commune", en gardant l'indépendance "qui constitue sa force et sa raison d'être".
Voici donc, avec Chris Patten, un autre Britannique qui, arrivé à Bruxelles avec quelques préjugés et méfiances et ayant compris et évalué la véritable nature et les vrais objectifs de la construction communautaire, en partage et défend maintenant avec talent les principes et les orientations fondamentaux.
Si 33.000 pages sont indispensables... Pourquoi est-il tellement difficile, outre-Manche et dans plusieurs pays tiers, de comprendre les ambitions, les exigences et les réalités de l'Europe unie ? Nous ne songeons pas aux hostilités de principe ni aux adversaires de l'unité européenne en elle-même, mais à ceux qui veulent, eux aussi, l'Europe unie. Prenons par exemple l'ouvrage de David Heilbron Price, vice-président de l'Institut Robert Schuman pour l'Europe, "Russia and the danger for the European Union", amplement commenté dans notre Bibliothèque européenne annexée au bulletin des 13/14 juin. M. Price dénonce en ces termes les prétendues lenteurs de l'élargissement de l'UE: "La barrière bureaucratique de 33.000 pages définissant en de minutieux détails les conditions d'entrée constitue le nouveau rideau de papier à travers l'Europe". C'est une opinion malheureusement assez répandue qui néglige la réalité de l'UE, laquelle est beaucoup plus qu'une Union douanière ou une association d'Etats et qui a justement besoin de ces 33.000 pages pour être ce qu'elle veut être: une entité comportant des droits uniformes pour tous ses citoyens, des normes environnementales contraignantes, des règles rigoureuses de concurrence pour protéger les consommateurs, des normes sociales uniformes, des principes fermes contre toutes les discriminations... Pour faire partie de l'UE, il faut accepter et appliquer toutes ces dispositions; et tant pis si ça fait 33.000 pages. C'est difficile? C'est la raison pour laquelle Jacques Delors avait suggéré de commencer par une Confédération et propose maintenant de relancer la Conférence européenne, afin d'unifier rapidement l'Europe entière pour ce qui est essentiel.
En fait, M. Price pense lui aussi à commencer par une première réalisation: les Etats candidats ainsi que la Russie commenceraient par signer le Traité par quoi Schuman lui-même avait commencé à Six, c'est-à-dire le Traité de la Ceca, en l'élargissant à l'énergie dans son ensemble. Très bien, à la condition évidente que les pays concernés acceptent les principes et les mécanismes de ce Traité. Ils sont simples et clairs: les autorités des Etats membres renoncent à la propriété nationale du charbon (en y ajoutant, selon M. Price, le pétrole et le gaz) et acceptent de les faire gérer par une Haute Autorité supranationale. Si la Russie accepte de soumettre son pétrole et son gaz à une Autorité dont les décisions s'imposent aux gouvernements, et tous les pays de l'Est en font de même, M. Price a raison. S'ils refusent, sa suggestion n'est que de la rhétorique. Ce qui n'enlève rien à l'intérêt de son analyse et au fait que notre Bibliothèque européenne ait eu raison d'en faire amplement état, mais souligne la nécessité de revenir à une conception correcte des finalités de l'unification européenne. Le but essentiel n'est pas la création d'une entité riche et puissante, mais la réconciliation entre les pays qui depuis des siècles ou des millénaires se déchiraient en des guerres affreuses. La fin définitive des conflits et des rancunes, les abandons de souveraineté en faveur d'Institutions communes et la suppression des frontières qui divisent sont le point de départ. Ceci a été vrai pour les Six pays fondateurs, il doit l'être pour tous ceux qui veulent y entrer ou s'y associer. Ferdinando Riccardi
Note: le texte du discours de M.Patten à Paris est reproduit dans le n.2194 de notre série EUROPE/Document, qui sera envoyé à nos abonnés ensemble avec notre bulletin quotidien de demain.