Bruxelles, 02/03/2000 (Agence Europe) - Le débat de mercredi soir en plénière sur la déclaration de Javier Solana au sujet de la Pesc/Pesd (voir EUROPE d'hier, pages 5 et 6, au sujet de l'introduction du Haut Représentant pour la Pesc) a confirmé la priorité que la plupart des députés européens attribuent à la prévention des crises et des conflits. Le Commissaire européen aux relations extérieures Chris Patten, en leur répondant, a rappelé une série d'initiatives qu'il annoncera bientôt dans le domaine de la prévention et gestion non militaire des crises: a) création d'un Fonds de réaction rapide permettant de réagir aux crises "dans des jours ou semaines", sans devoir attendre des mois; b) "headline goal" non militaire (à l'instar de l'"objectif global" militaire d'une force de 50 000-60 000 hommes, il s'agira de fixer un objectif en termes de force de police, moyens de sauvetage, etc.); c) communication sur les mines antipersonnel (M. Patten a cité le cas des stocks d'Ukraine et Moldavie); d) communication sur les observateurs aux élections. M. Patten a insisté sur la dimension "droits de l'homme" de la politique étrangère de l'UE, en affirmant que les violations des droits fondamentaux et de l'Habeas Corpus, la tyrannie et la dégradation de l'environnement, "toutes ces choses vont ensemble"; à ce propos, M. Patten (qui a été aussi ministre britannique de l'Environnement) a parlé d'un "écosystème de valeurs et institutions démocratiques". En même temps, M. Patten a constaté que des choix difficiles s'imposeront en matière de ressources et, en rappelant qu'il avait entendu des promesses d'une plus grande aide à l'Amérique latine, au Proche-Orient, à l'Indonésie, et sur un Pacte de stabilité pour le Caucase du Sud, il s'est demandé: "où est l'argent ?".
Quant à M. Solana, il a répété une fois de plus qu'il ne s'agit nullement de "mettre sur pied une armée européenne", mais de déployer des forces européennes pour essayer d'"empêcher des gens de s'entretuer". M. Solana, en rappelant que l'Eurocorps sera bientôt déployé au Kosovo, a cependant demandé aux députés: croyez-vous vraiment qu'il suffit de déployer des forces pour faire en sorte que des gens qui se sont détestés pendant des siècles finissent par s'aimer ? Par ailleurs, interrogé sur la révision du Traité actuellement à l'étude de la CIG et la politique de sécurité et de défense, il a observé: je ne sais pas ce qui se passera, mais "j'ai l'impression que, au fur et à mesure, l'ordre du jour de la CIG sera élargi". En s'adressant aux députés qui s'inquiétaient de l'efficacité du Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est, M. Solana a rappelé que, vers la fin mars, on assistera à un "moment très important" pour le Pacte, avec la première Conférence de financement. Enfin, soulignant lui aussi le rôle de la politique étrangère de l'UE en faveur de la démocratie partout dans le monde, l'ancien ministre espagnol des Affaires étrangères a dit, chaleureusement applaudi par les parlementaires: je sais de quoi il s'agit, dans mon pays j'ai lutté contre la dictature, j'ai souffert, j'ai été en prison.
M. Solana n'a pas répondu à une demande de M. Salafranca, élu du Partido Popular, qui voulait savoir s'il serait prêt à présider, le moment venu, le Comité politique et de sécurité permanent.
Pour des parlementaires, la politique de défense doit être communautaire et autonome,
mais ils s'interrogent sur l'effort budgétaire
Au cours du débat, plusieurs députés avaient demandé que, chaque fois que le Parlement entendra M. Solana, il puisse entendre aussi M. Patten: c'est ce qu'a dit en particulier M. Pöttering, président du groupe du PPE, qui a souligné que la Commission européenne doit jouer un rôle dans la Pesc. Il s'est par ailleurs demandé si, malgré toute leur rhétorique, les Etats membres sont prêts à faire l'effort budgétaire nécessaire pour développer une capacité d'intervention de l'UE (certains parmi eux réduisent leur budget militaire, a-t-il dit, dans une allusion à peine voilée à son pays, l'Allemagne). Par ailleurs, l'élu de la CDU a estimé que les Etats membres devraient cesser leur politique d'isolement à l'égard de l'Autriche et, à propos de la décision de la Belgique de suspendre les relations militaires avec Vienne (annoncée à Sintra par M.Flahaut), il s'est demandé: de quelles relations s'agit-il ?
La majorité des députés intervenus ont insisté surtout sur la prévention des crises: c'est le cas notamment de M. Schori, social-démocrate suédois, du travailliste irlandais De Rossa et de M. Haarder, membre danois du groupe libéral (qui a aussi, comme plusieurs autres collègues, souligné l'importance du contrôle parlementaire sur la politique de sécurité et de défense). Le président du groupe de la Gauche unitaire, M. Wurtz, a reproché à M. Solana une vision "trop unilatérale" et a plaidé pour « une grande politique de prévention des crises et des conflits qui mériterait à elle seule de faire l'objet d'une stratégie commune à l'échelle de l'Union". M. Wurtz doute de l'"autonomie" de la future capacité de défense européenne, « à en juger par le degré d'implication de l'Otan, donc des Etats-Unis, dans les décisions européennes en matière de défense, qu'une partie du Conseil semble appeler de ses voeux".
Certains députés ont posé le problème de l'intégration de la politique de défense dans le Traité: c'est ce qu'a fait M. Dupuis, élu belge de la Liste Bonino, en déclarant que, comme il a fallu quinze ans pour arriver à l'UEM, "qu'on mette quinze ans", si nécessaire, pour faire de cette politique une politique communautaire, mais qu'on le fasse. Quant à Mme Napoletano, élue des Democratici di sinistra, elle a souligné que "cette politique a besoin d'une grande légitimation démocratique".
Quelques voix sceptiques
Particulièrement sceptique et ironique, M. Coûteaux (membre français de l'Union de l'Europe des Nations) a observé que M. Solana est "chargé d'un dossier qui, à mes yeux, n'existe pas, parce que l'Europe ne peut parler d'une voix que pour ne rien dire". "Quel intérêt cette prétendue force peut-elle défendre, puisque les intérêts des Etats membres ne sont pas les mêmes", a-t-il demandé à propos de la future Force européenne de réaction rapide. Le conservateur britannique Van Orden a dit pour sa part n'avoir entendu aucune justification valable pour la création d'organes militaires européens qui, à son avis, ne peuvent que se trouver dans une position de rivalité avec l'Otan, et a aussi demandé à quoi sert une unité d'alerte rapide au Conseil si on est "surpris" par une catastrophe humanitaire comme celle des inondations au Mozambique. Le général Morillon (français groupe du PPE) a plaidé en revanche pour une politique européenne de sécurité et de défense permettant le "partage du fardeau" que les Etats-Unis réclament depuis que l'Europe est devenue une puissance économique mondiale, mais s'est demandé si les Etats membres sont prêts à faire l'effort nécessaire.
Pour davantage de fermeté à l'égard de la Russie
Beaucoup de députés ont posé le problème de la Tchétchénie, y compris l'ancien ministre (socialiste) luxembourgeois des Affaires étrangères M. Poos, qui s'est écrié: utilisons au moins les instruments dont nous disposons, et faisons en sorte que, à l'avenir "tout euro dépensé en Russie le soit seulement pour atténuer la souffrance" des victimes de cette guerre. Avec véhémence, le Vert allemand Cohn-Bendit s'est exclamé: "je n'aime pas beaucoup les ministres des Affaires étrangères, y compris un ministre allemand de mon parti ou un ministre de la gauche plurielle française, qui ne disent rien à la Russie, alors qu'ils devraient lui dire "si vous voulez de l'argent, faites entrer un Corps civil de paix en Tchétchénie". Or, a noté M.Cohn-Bendit, "on continue à donner de l'argent aux massacreurs ; il ne suffit pas de leur dire « arrêter de massacrer", car ils savent déjà qu'ils ne devraient pas massacrer, Poutine le sait, mais il a voulu cette guerre pour devenir président".
M. Buttiglione (PPE italien) s'est demandé si l'UE est prête à intervenir afin d'empêcher une "nouvelle explosion" en Irak, en obtenant de Bagdad des assurances quant au travail de la Commission de l'Onu sur les armements et en assurant de son côté que, une fois le travail de cette Commission accompli avec succès, l'embargo contre l'Irak sera levé. Le social-démocrate autrichien Swoboda, en évoquant les récents propos de M. Jospin en Israël (sur le "terrorisme" du Hezbollah), s'est demandé quel est en fait la position de l'Union européenne à ce propos.
Mme Lalumière (française, groupe socialiste) a rendu hommage aux efforts faits par M. Solana pour contribuer au développement d'une politique de sécurité et de défense "digne de ce nom", alors que M. van den Bos (libéral néerlandais) s'est demandé si M. Solana, avec toutes les tâches qu'il doit exercer, arrive encore à dormir.