Lors de la réunion informelle des ministres européens de la Pêche à Cork, mercredi 29 juillet, plusieurs États membres ont appelé à une évolution de la politique commune de la pêche (PCP), avec un objectif commun : adapter le cadre européen aux nouvelles réalités d’un secteur marqué par le vieillissement des actifs, la transition environnementale et les effets du changement climatique (EUROPE 13917/2).
Le ministre espagnol de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Alimentation, Luis Planas, a appelé à profiter du débat sur l’avenir de la PCP pour autoriser l’utilisation de fonds européens et nationaux afin de financer la construction de nouveaux navires de pêche. Selon lui, le renouvellement de la flotte est indispensable pour assurer le renouvellement générationnel, améliorer la rentabilité du secteur et préserver la sécurité alimentaire de l’Union européenne.
« Nous utilisons au XXIe siècle des bateaux du siècle dernier, et ce n’est plus viable », a-t-il déclaré. Pour attirer de nouveaux pêcheurs, les navires doivent être « plus sûrs, plus confortables, plus sélectifs dans leurs captures et décarbonés », a-t-il insisté. Madrid défend plusieurs évolutions dans le cadre de la future réforme : une simplification des règles européennes applicables à la pêche, un renforcement des moyens du Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA), afin de retrouver des niveaux de soutien comparables au précédent cadre financier, ainsi que l’autorisation d’utiliser des fonds publics européens ou nationaux pour soutenir la construction de nouveaux navires, une possibilité aujourd’hui limitée par les règles européennes.
Interrogé sur l’ampleur de la réforme nécessaire, Luis Planas a estimé qu’il ne fallait pas « tout rouvrir », rappelant les progrès réalisés au cours des dix dernières années en matière de durabilité. Toutefois, selon lui, la priorité doit désormais évoluer : « Il faut maintenant mettre l’accent sur la rentabilité, car il n’y a pas de durabilité sans rentabilité ».
Le ministre espagnol a également souligné l’impact croissant du changement climatique sur les activités halieutiques, citant notamment les températures record observées autour des Baléares ainsi que les déplacements d’espèces, comme la présence accrue du thon rouge dans les eaux irlandaises. Selon lui, l’Union européenne doit à la fois protéger les océans et adapter l’activité de pêche aux nouvelles réalités écologiques.
L’Irlande ambitieuse. Le secrétaire d’État irlandais chargé de la Pêche, Timmy Dooley, a appelé à une révision significative de la PCP, estimant que le cadre actuel n’était plus adapté aux transformations du secteur, notamment sous l’effet du changement climatique.
« Nous constatons que, sous l’effet du changement climatique, des stocks qui sont très importants pour nous, en particulier les espèces pélagiques, migrent vers le nord à la recherche d’eaux plus froides et quittent nos zones de juridiction. À l’inverse, nous voyons apparaître dans nos eaux d’autres espèces en provenance du golfe de Gascogne, comme le thon rouge », a-t-il expliqué.
Selon lui, la future réforme doit permettre « d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les pêcheurs irlandais » afin qu’ils puissent bénéficier de l’évolution de la répartition des stocks.
Interrogé sur les principes fondateurs de la PCP, notamment l’accès égal aux ressources communes et le principe de stabilité relative des quotas, Timmy Dooley a estimé qu’ils n’étaient « plus adaptés » aux réalités actuelles. « La PCP a peut-être été adaptée à l’époque où elle a été conçue, mais elle nécessite aujourd’hui une révision très importante », a-t-il déclaré, plaidant pour un système davantage aligné sur l’évolution géographique des ressources halieutiques.
Le ministre néerlandais de la Pêche, Silvio Erkens, a également plaidé pour une réforme en profondeur de la PCP. « Nous voulons aller assez loin dans la réforme de la PCP », a-t-il déclaré, appelant notamment à réduire les charges administratives pesant sur le secteur.
La ministre française, Catherine Chabaud, de son côté, a estimé que la France ne plaidait pas pour une refonte complète de la PCP, mais plutôt pour des modifications ciblées permettant d’adapter la politique européenne aux défis actuels. Elle a insisté sur la nécessité d’accélérer la modernisation des navires et de donner davantage de visibilité aux professionnels. Selon elle, les décisions annuelles sur les possibilités de pêche rendent difficile la planification économique des entreprises. Elle défend donc une approche plus pluriannuelle.
Premières pistes de la Commission. Le commissaire européen à la Pêche, Costas Kadis, a indiqué qu’il ne pouvait pas anticiper les décisions finales de la Commission, mais a identifié plusieurs domaines qui seront au centre de la réflexion après l’évaluation de la PCP.
Parmi les priorités figurent : - le renouvellement générationnel ; - la simplification administrative ; - la modernisation et la décarbonation des flottes ; - une meilleure intégration des dimensions socioéconomiques dans les avis scientifiques utilisés pour définir les possibilités de pêche ; - un soutien accru aux petits pêcheurs et aux pêcheurs côtiers ; - la garantie de conditions de concurrence équitables ('level playing field') entre pêcheurs européens.
Ces éléments figureront dans la 'note' qu’il présentera au collège des commissaires en vue d’éventuelles modifications ciblées du règlement de la PCP.
Concernant le futur financement européen, Costas Kadis a également identifié plusieurs priorités : un soutien ciblé aux petits pêcheurs, l’appui à la modernisation et à la décarbonation des flottes ainsi que la simplification des instruments financiers.
Une Présidence irlandaise prudente. Le ministre irlandais de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Marine, Martin Heydon, a estimé, lors de la conférence de presse finale, que l’évaluation de la PCP devait être regardée avec nuance.
Selon lui, certaines mesures de conservation ont produit des résultats positifs, comme l’illustre notamment le rétablissement de certains stocks. Il a cité lui aussi l’exemple du thon rouge, dont le retour dans certaines zones européennes bénéficie à des pêcheurs espagnols et portugais grâce à l’amélioration de l’état du stock. « Cela n’est peut-être pas une grande consolation pour les pêcheurs irlandais, qui ne peuvent pas le pêcher », a-t-il reconnu, mais cela montre qu’une politique européenne peut produire des résultats.
Le ministre a toutefois insisté sur la nécessité d’adapter le cadre européen aux nouvelles réalités du secteur. Selon lui, plusieurs États membres ont exprimé à Cork le besoin d’un cadre réglementaire plus adapté, combinant simplification des règles, réduction des charges administratives, modernisation des navires, amélioration de la sécurité au travail, prise en compte des enjeux environnementaux et soutien aux secteurs émergents.
Par ailleurs, il a souligné que la durabilité des stocks devait rester au cœur de la politique européenne, tout en garantissant une meilleure rentabilité économique pour les pêcheurs.
En ce qui concerne le budget européen post-2027 consacré à la pêche et à l’aquaculture, Martin Heydon a indiqué que la Présidence irlandaise entendait défendre un financement adéquat du secteur dans le prochain cadre financier pluriannuel (CFP) de l'UE.
Il a reconnu que le Conseil 'Agriculture-Pêche' n’avait pas de rôle direct dans les négociations sur le CFP 2028-2034, mais a insisté sur la nécessité de préserver des moyens suffisants pour la PCP et le secteur de la pêche au cours des sept prochaines années. (Lionel Changeur)