*** IVAN KRASTEV : Le destin de l’Europe. Une sensation de déjà-vu. Editions Premier Parallèle (13 rue de Vaucouleurs, F-75011 Paris. Tél. : (33-1) 84251183 – Courriel : contact@premierparallele.fr – Internet : http://www.premierparallele.fr ). 2017, 155 p., 16 €. ISBN 979-10-94841-62-4.
Publié originellement en anglais (After Europe, Penn Presse), cet ouvrage est une découverte à la fois magnifique et cruelle. Elle est cruelle pour le chroniqueur de la Bibliothèque européenne qui, l’ayant lu avec avidité et une curiosité sans cesse avivée, sait qu’il ne pourra en rendre compte que de manière très réductrice et beaucoup trop superficielle. Elle est magnifique car elle fait découvrir un politologue au souffle puissant et aux idées souvent lumineuses, toujours incisives et pénétrantes. Politologue bulgare peu connu du grand public dans la ‘vieille Europe’, Ivan Krastev est appelé à ne plus le rester très longtemps, tant les sombres constats et prédictions qu’il formule dans ces pages ne peuvent manquer d’interpeler et de susciter des réactions dans tous les milieux que préoccupe l’état actuel de la construction européenne et dans ceux, nettement plus restreints, qui sont censés se préoccuper de l’avenir qui sera réservé à celle-ci.
« L’Union européenne est-elle condamnée à se désagréger à la manière de l’empire des Habsbourg », très exactement un siècle plus tôt ? Telle est la question glaçante que pose l’auteur à l’entame de son livre, la réponse qu’il lui apporte au fil des pages se reflétant dès le sous-titre de l’ouvrage qui le voit mentionner « une sensation de déjà vu »... C’est que « l’Union européenne a toujours été une idée en quête de réalité » et que tout se conjugue désormais pour amener les Européens, tous les Européens, citoyens comme dirigeants, à vivre « dans la peur de la désintégration alors qu’ils partagent plus que jamais une communauté de destin ». Est-il dès lors stupide de relever comme cet intellectuel bulgare le fait qu’il « n’est ‘pas’ si rare que les sociétés se suicident » (ce qui a encore été confirmé récemment par le Brexit britannique...), tant il est vrai que l’actuelle nostalgie pour l’empire des Habsbourg nourrie en Europe centrale est bien là pour confirmer que « l’apparente absurdité, l’apparente irrationnalité d’une chose ne signifient guère qu’une telle chose ne saurait se produire » ?
Le pessimisme de celui qui réside aujourd’hui à Vienne procède d’un constat : la vague migratoire actuelle serait « la nouvelle révolution », elle qui « fait prendre conscience que les loyautés nationales, jadis considérées comme mortes et enterrées, font aujourd’hui leur retour, comme pour se venger de l’optimisme naïf jadis nourri ». Au fil des pages, Ivan Krastev explique comment et en quoi cette crise a changé les sociétés européennes tout en les divisant profondément, entre elles – entre l’Est et l’Ouest – et en leur sein. C’est que « les visages de Janus de la globalisation sont ceux du touriste et du réfugié », le premier en étant le visage heureux – et de plus en plus privilégié, y compris à l’Ouest – et le second le visage hideux, celui qui parvient à être « ‘parmi’ nous mais sans être des ‘nôtres’ ». Or, estime l’auteur, ces migrants sont bel et bien les « acteurs de l’Histoire qui décideront du sort du libéralisme européen », ce qui sécrète en même temps, en particulier dans la ‘nouvelle Europe’, un mouvement – notamment diagnostiqué par le politiste américain Ken Jowitt – de « révoltes dirigées contre l’idée même d’universalisme et les élites cosmopolites occidentalisées » qui étaient les actrices de « la fin de l’Histoire », si bien incarnée par l’Union européenne et son effacement des frontières.
Pour beaucoup d’Européens, des frontières ouvertes « ne sont plus un signe de liberté mais, désormais, un symbole d’insécurité ». Pire, alors qu’ils étaient heureux que les valeurs de l’Union soient exportées dans le monde, bon nombre d’entre eux seraient même « désormais d’accord avec le président russe Vladimir Poutine lorsqu’il affirme que la diffusion du modèle démocratique est un facteur déclenchant de déstabilisation », la peur du terrorisme islamiste ayant en quelque sorte déclenché un sentiment de « panique morale » qui a entre autres pour effet de provoquer « une renationalisation de la politique ». Le phénomène est particulièrement sensible pour des raisons qui ne peuvent être balayées d’un revers de la main, ainsi que le montre l’auteur en les passant en revue, s’attardant par exemple sur « l’intégration ratée des Roms » et sur la « contre-révolution démographique » qui y a succédé à la révolution démocratique de 1989. Le tout concourt à susciter en Europe centrale une profonde défiance « à l’égard d’une conception du monde cosmopolite » qu’incarne ‘Bruxelles’, ce qui provoque « une ligne de partage entre deux manières d’appréhender les enjeux liés à la diversité et aux vagues migratoires » , le vérité imposant de reconnaître que « cette ligne de partage ressemble fortement à celle que l’on remarque à l’intérieur des sociétés occidentales elles-mêmes, entre les grandes capitales cosmopolites et les provinces ».
On ne peut mieux décrire le problème existentiel auquel est confrontée l’Union européenne. Sa part est-orientale n’est pas seule concernée : sans doute les « citoyens ordinaires d’Europe centrale » construisent-ils ouvertement « leur légitimité autour d’une identité nationale opposée à Bruxelles », mais qui oserait assurer que des ressentiments identiques n’ont pas cours dans la ‘vieille Europe’ ? Le « spectre du populisme » y grandit à mesure qu’une « confusion démocratique » prospère sur les décombres d’une démocratie véritable, tant celle-ci est émasculée au plan national (« nous savons désormais qu’il importe absolument, pour que la monnaie commune européenne survive, que les électeurs des nations débitrices soient privés non pas de leur droit de changer de gouvernement, mais de leur droit de changer de politique économique », assène l’auteur) et empêchée au plan européen. Combien de temps encore les membres du Conseil européen mettront-ils à comprendre, comme leur a soufflé Emmanuel Macron pendant sa campagne électorale victorieuse, que la seule manière d’éviter à l’Union le destin de l’Autriche des Habsbourg, c’est de prendre les récriminations actuelles des citoyens européens non pas comme « un refus de l’Europe mais (...) un désir d’une autre Europe » ?
Michel They
*** CHRISTOS HADJIIOSIF : L'intégration européenne, l'Allemagne et le retour des nationalismes. Editions Bibliorama (51 rue Stournari, GR-10432 Athènes. Tél. : (30-210) 5221112 – fax : 5221466 – Courriel : info@bibliorama.gr – Internet : http://www.bibliorama.gr ). 2017, 128 p., 12,72 €. ISBN 978-960-9548-31-1.
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Crète de 1987 à 2014 et ayant aussi dirigé l'Institut d'études méditerranéennes de la Fondation de la technologie et de la recherche, Christos Hadjiiosif présente dans cet ouvrage une étude originale qui combine connaissance historique et réflexion politique en s’attaquant à de grands enjeux au cœur du débat public international actuel : ce qui fonde la souveraineté économique et politique de l'Allemagne, les dangers qui la menacent, le singulier – et, jusqu'à récemment, assez discret – nationalisme allemand, le retour des nationalismes un peu partout en Europe, l’Union européenne à « vitesses multiples » et la « quatrième révolution industrielle » qui est due à la technologie. L’auteur discerne comme « paradoxe européen » le fait que le processus d'intégration européenne – avec la création de structures transnationales qui, en théorie, visaient à surmonter les antagonismes nationaux... – a aiguisé les contradictions entre les Etats membres de l'Union et relancé le nationalisme en leur sein. Il identifie les racines de cette contradiction, les discernant dans la forme concrète prise par le processus d'intégration depuis 1989, quand l'introduction de l'euro a accéléré la tendance inhérente de chaque union douanière à favoriser les membres économiquement les plus solides, ce qui a été le cas en particulier de l'Allemagne. Pour Christos Hadjiiosif, les politiques mises en œuvre depuis l’ont été dans un contexte idéologique qui a toléré les inégalités entre les États membres de l'Union, mais aussi parmi les citoyens. Aujourd’hui, l'arrivée massive de réfugiés exacerbe l'instabilité sociale et politique causée par l'approfondissement persistant de ces inégalités, à tel point que l’avenir de la construction européenne est gravement fragilisé. (AKa)
*** THEODORE STATHIS : En cherchant un modèle de démocratie pour aujourd’hui. Editions Kaktos (46 rue Panepistimiou, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3840524 – fax : 3303098 – Courriel : info@kaktos.gr – Internet : http://www.kaktos.gr ). 2017, 261 p., 15,90 €. ISBN 978-960-382-328-5.
La faillite de la Grèce a augmenté le nombre de citoyens indifférents à la politique. De plus en plus de gens croient que quel que soit le parti qui arrive au pouvoir, les inégalités et les injustices resteront la règle. Comme auparavant. De plus en plus de citoyens grecs ont le sentiment que leurs votes relèvent de la mascarade. Ils sont dès lors de plus en plus nombreux à verser dans le désespoir, ce qui est toujours un terreau propice pour ceux qui se sentent l’âme de ‘sauveurs’ prêts à s’attaquer aux innombrables maux dont souffre la société. Malheureusement, bien peu de personnes se souviennent de la misère qui a suivi l’avènement du régime d'Hitler, produit de la République de Weimar... Ce livre se veut une mise en garde contre ces illusions et une réflexion visant à doter la Grèce d’une démocratie digne de ce nom et enfin efficace pour le plus grand nombre. Professeur d’économie à l’Université de New York mais aussi parlementaire et trois fois ministre, Theodore Stathis observe que si les régimes démocratiques sont nombreux sur la planète, ils sont également souvent défaillants sur le plan de leurs résultats, ce dont témoigne notamment la manière dont la richesse produite au plan mondial et dans chacun des pays se trouve répartie. Pour l’auteur, le problème découle de la manière dont les institutions du système démocratique sont structurées (composition et organisation), ce qui fait le plus souvent des perdants, des mauvaises lois ou des lois qui ne sont pas mises en œuvre. C’est à ces travers qu’il propose que les citoyens grecs s’attaquent. (AKa)
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Janvier-février 2018, n° 422, 128 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-435-2.
Dans ce numéro de la revue française de prospective que dirige Hugues de Jouvenel, le philosophe Patrick Viveret réfléchit à la manière de « réinventer le politique », coupable de manquer de vision aux yeux de beaucoup. Il propose trois clefs à cette fin, celles-ci correspondant à trois piliers institutionnels majeurs : la légitimité de la fonction politique (il invite à passer du paradigme de puissance dominatrice à celui de puissance créatrice, tant il est vrai que l’ennemi est désormais la fragilité de la planète et des humains qui l’habitent), son rapport à l’économie (il appelle le politique à regarder les finalités qui ont pour nom « le bien commun » et à se réinventer en s’appuyant sur les métiers et non plus sur l’emploi, ce qui implique notamment de raisonner à long terme) et son rapport aux citoyens, lesquels ont perdu confiance en leurs représentants qui ne cessent de raisonner en chefs. Dans son éditorial, Hughes de Jouvenel souligne pour sa part les retards qui ont été pris pour répondre aux cris d’alarme qui avaient été lancés voici plusieurs années dans des domaines comme l’environnement ou le vieillissement démographique qui met en péril l’avenir des retraites, le rédacteur en chef de la revue incitant ses lecteurs à devenir eux-mêmes « les acteurs des changements » nécessaires. Parmi les autres sujets abordés, mentionnons les potentialités économiques plus ou moins importantes de la troisième révolution industrielle et les tendances lourdes qui se dessinent en termes d’évolution du travail, Thierry Gaudin s’interroge sur le rôle que les monnaies et les institutions en change de leur gestion pourrait jouer dans le monde qui nous attend. Enfin, dans son habituelle « Tribune européenne », Jean-François Drevet fait le point sur le droit à l’indépendance tel qu’on peut aujourd’hui l’appréhender dans le cadre de l’Union européenne pour des territoires tels la Catalogne et l’Ecosse (mais en se référant aussi aux cas des Balkans et du Kurdistan), ce qui l’amène notamment à relever la naïveté de ceux qui estiment que l’échelon européen pourrait accélérer ou simplifier le règlement des revendications indépendantistes régionales au sein du club européen. (MT)
*** ALESSANDRO BRESOLIN : Albert Camus : l’union des différences. Le legs humain et politique d’un homme en révolte. Presse Fédéraliste (c/o Maison de l’Europe et des Européens, 242 rue Dugesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Collection « Textes fédéralistes ». 2018, 304 p., 23 €. ISBN 978-2-9558710-4-1.
Qui se souvient de Camus se souvient généralement d’un brillant auteur de romans, rien de plus. Cet ouvrage, version enrichie d’un livre publié à l’origine en italien (chez Edizioni Spartaco), lui rend justice en rappelant l’homme de culture, bien sûr, mais également de convictions et de combats qu’il a été. Ainsi que l’explique dans la préface que signe Agnès Spiquel au nom de la Société des études camusiennes, l’historien Alessandro Bresolin montre le parcours d’un intellectuel franco-algérien résolument engagé dans les combats du XXème siècle et qui a vu très vite « dans le nationalisme le terreau des totalitarismes de toutes espèces ». Il montre ses « convergences profondes (...) avec la pensée libertaire » qui, à la lumière du casse-tête algérien, l’amènent à s’ouvrir à la pensée fédéraliste et, comme l’écrit la préfacière, à imaginer « une Algérie nouvelle, pluri-ethnique et pluri-religieuse, (...) bâtie comme une fédération elle-même fédérée à la France et à la fédération européenne, puis à une fédération eurafricaine, avant d’en arriver à la fédération mondiale ». L’auteur montre combien la pensée et l’action politique s’est construite pas à pas dans le refus des solutions extrêmes que soutenaient les nationalistes (déjà...) et les colonialistes, dans la « constante méfiance » aussi « vis-à-vis de la politique entendue comme un système partisan ». Ses convictions fédéralistes se développèrent encore dans la Résistance, dans Combat qui fut mouvement avant de devenir journal. L’auteur revient aussi sur ces années de combat fédéraliste avec, entre autres, Altiero Spinelli et son manifeste de Ventotene, lesquelles allaient finalement conduire « de la libération à la trahison de la Résistance ». L’échec historique de ceux qui partageaient leur combat fédéraliste « n’invalide pas leurs convictions politiques », affirme Agnès Spiquel. Alessandro Bresolin n’a pas tort de penser que « les nuances de la pensée antidogmatique, universaliste et cosmopolite de Camus, au-delà des idéologies », peuvent encore s’avérer utiles et fécondes dans l’Europe – et le monde – d’aujourd’hui, alors que le terreau du nationalisme s’y répand à nouveau... (MT)