La première fois pour l'UE. Pour la première fois, un État membre de l'UE a décidé de son initiative d'engager une opération militaire et les autres États membres l'ont appuyé. Certes, l'intervention n'est pas arbitraire ; elle se fonde notamment sur les positions et décisions de l'ONU, de l'OTAN et de l'UE elle-même, qui la rendent légitime. Mais la décision d'agir a été prise à Paris, en définissant les limites et la nature de l'intervention française, et l'UE en tant que telle s'y est ensuite associée. Je renvoie à notre bulletin précédent pour le débat au Parlement européen et pour les déclarations et les informations fondamentales de Mme Ashton. Par ailleurs, les nombreuses prises de position et commentaires dans le monde entier expriment souvent l'opinion de l'une ou l'autre tendance et sont liées aux évolutions quotidiennes.
De mon côté, je voudrais essayer de situer les événements dans un cadre plus vaste, du point de vue aussi bien historique que géographique, compte tenu des répercussions sur l'avenir de l'Europe et de ses relations avec le monde arabe et d'une grande partie de l'Afrique.
Rappel historique de l'importance arabe. Dans les circonstances actuelles, il serait souhaitable que le monde arabe, les pays du Maghreb en particulier, exprime des positions majoritaires claires et explicites à l'égard de sa relation avec l'Europe, ce qui implique qu'il éclaircisse son attitude à l'égard de la liberté et de la démocratie, exigence ancienne qui n'a pas toujours reçu partout des réponses claires. Dans les circonstances actuelles, leur attitude à l'égard d'Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) et de leurs alliés pourrait avoir une signification déterminante. Les pays du Maghreb considèrent-ils Aqmi comme le pire ennemi de leur glorieuse civilisation ? Oui, glorieuse, parce que pendant plusieurs siècles elle a été de loin supérieure à la civilisation européenne, qui avait oublié sa grandeur du passé: ce sont les Arabes qui l'ont redécouverte et renouvelée.
Un historien spécialiste de l'an mille et alentour a écrit que les Arabes avaient sauvé à cette époque « un patrimoine immense de connaissances oubliées: la philosophie et la géométrie grecques, les mathématiques indiennes, l'astronomie babylonienne et égyptienne ». Et ils y avaient apporté leur contribution ; aujourd'hui encore, les enfants européens appellent chiffres arabes ceux qu'ils apprennent à l'école et qui ont rendu possibles les découvertes des mathématiques modernes.
Les musulmans fanatiques et liberticides d'aujourd'hui sont indignes de ce passé qu'ils ignorent totalement, au point d'en haïr et d'en détruire eux-mêmes les vestiges. Depuis qu'ils ont pris possession de Tombouctou, leur aversion pour la véritable civilisation musulmane a éclaté et leurs sauvagerie et cruauté ont dépassé l'imaginable (ils auraient par exemple coupé la main d'un adolescent devant son père pour une futilité). Mais je préfère laisser la parole à Tahar Ben Jelloun: « Les principes démocratiques donnent la priorité à la loi et au droit. Mais comment la justice peut-elle faire face à tellement de fanatisme ? Nous sommes confrontés à des criminels que rien ne pourra arrêter, sinon une force aussi brutale que leur bêtise. » Et il a rappelé que la sharia (adoptée aussi par l'Arabie Saoudite, le Qatar et d'autres pays du Golfe) comporte notamment la lapidation des femmes adultères, l'amputation d'une main des voleurs, l'exécution publique des apostats. C'est la doctrine actuellement appliquée par Aqmi et ses alliés.
Soutiens et perplexités. Ben Jelloun nous conduit donc à la décision de Paris d'attaquer le nord du Mali, un territoire plus grand que la France, dont Tombouctou fait partie, avec ses mausolées et ses manuscrits. J'ai lu avec attention aussi bien les raisons qui expliquent et justifient l'opération française, que celles qui sont contraires ou réticentes, exercice nécessaire pour disposer d'une vue d'ensemble.
a) Arguments en faveur. L'opération est autorisée par l'ONU ; elle est appuyée par tous les États de l'Afrique de l'Ouest et les autorités légitimes du Mali l'ont invoquée ; elle répond à une agression venue très largement de l'extérieur, car parmi les occupants du Mali du Nord il y a autant d'étrangers que de Maliens ; la France en principe n'engage pas de troupes au sol, mais exclusivement l'aviation ; des troupes africaines devraient remplacer le plus rapidement possible les Forces armées françaises ; le fait en lui-même d'empêcher l'installation d'un foyer djihadiste au Sahel est dans l'intérêt de toute l'Europe.
b) Arguments contraires ou réticents. Les adversaires peuvent facilement qualifier l'opération de néocolonialiste ; elle fait courir des risques supplémentaires aux otages français au Mali ou dans la région ; l'expérience de l'Afghanistan prouve qu'on sait quand les interventions militaires commencent, jamais quand elles finissent ; la reconstitution d'un pays qui est en train de se défaire est rarement couronnée de succès ; la préparation d'une armée africaine pour les interventions appuyées par l'ONU est terriblement en retard, pratiquement inexistante pour plusieurs mois au minimum ; la France devra gérer le risque d'attentats sur son sol ; les autorités françaises ont exprimé leur étonnement pour la qualité et le nombre des armes dont disposent les occupants de la zone concernée.
Romano Prodi, envoyé spécial de l'ONU pour le Sahel, a formulé une certaine surprise face à l'initiative française: « On ne comprend pas les raisons d'une attaque par surprise lorsque des négociations étaient en cours », avant d'ajouter qu'il est bien connu que presque toutes les armes de la Libye de Kadhafi, très modernes, ont été acheminées vers le Mali et alentour.
Situation politique positive… La phrase de Romano Prodi indique que des perplexités subsistent. Les explications de Mme Ashton devant le Parlement européen, tout en étant habiles et sincères, ne pouvaient pas éliminer tous les points d'interrogation. Les difficultés ne sont ni juridiques, ni politiques, mais sur le terrain.
Politiquement, tout semble clair. Le Conseil de sécurité de l'ONU a constaté que l'opération française s'inscrit dans la légalité internationale. La France s'est abritée derrière l'article 51 de la Charte des Nations unies qui prévoit « le droit de légitime défense, individuelle ou collective » en cas d'agression armée contre un des ses États membres. Le Mali légitime a été attaqué, en grande partie occupé, et le président malien Traoré avait demandé explicitement l'aide militaire de la France. Ni la Russie (qui dans une partie de son territoire lutte contre l'extrémisme islamiste), ni la Chine (dont les investissements en Afrique ont besoin de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des États), n'ont formulé d'objection.
… mais interrogations sur le terrain. Tout semble indiquer sur le terrain que l'action de la France devra se prolonger et que ses forces militaires augmenteront, et que la participation d'autres États devra être consolidée et s'élargir, pour que l'opération soit efficace. Il est prévu que 400 à 500 militaires européens s'occupent sur place de la formation de l'armée du Mali, sans participer aux combats, et qu'une Force internationale de soutien au Mali (Misma) agisse en liaison avec les forces armées du Mali ; mais rien de ceci n'existe encore, et les plus optimistes estiment que ces projets prendront encore plusieurs mois. Par ailleurs, un porte-parole de l'OTAN a déclaré que « jusqu'ici l'opération au Mali est une opération nationale décidée par le gouvernement français, sans implication de l'OTAN ».
De leur côté, les autorités américaines seraient disposées à fournir des avions de transport et de ravitaillement, ainsi que des avions espions, mais en excluant la possibilité de s'engager davantage, tout en félicitant la France pour son initiative. Ainsi qu'il était prévisible, plusieurs observateurs ont développé des comparaisons savantes avec la naissance et le déroulement du conflit en Afghanistan, et l'intention américaine de rester en marge n'est pas difficile à comprendre.
En visite à Dubaï, le président français, François Hollande, a déclaré (cité par la presse nationale): « La France n'a pas vocation à rester au Mali, mais nous avons un objectif, faire en sorte que lorsque nous partirons il y ait une sécurité au Mali, des autorités légitimes, un processus électoral et pas de terroristes. » Programme ambitieux, on le voit, qui ne sera pas facile à concrétiser.
Raison et objectifs d'un effort. Pourquoi ai-je consacré tellement de place et d'attention à cette matière ? Parce qu'elle aura des répercussions de premier plan dans plusieurs domaines: les relations de l'UE avec les pays du Maghreb et avec une large partie de l'Afrique ; parce qu'elle confirme qu'une politique européenne dans le domaine militaire n'existe pas ; parce qu'elle permet de sonder et mieux comprendre les intentions des pays du Maghreb et l'état d'âme des Arabes qui habitent en Europe. Tout ceci impose de scruter les objectifs et les espoirs, mais aussi les difficultés et les incertitudes. (FR)