Chacun pour son compte. Je le réaffirme: en matière d'énergie, le Conseil européen est inexistant. Il a approuvé, début février, un long catalogue de principes généraux et de bonnes intentions en chargeant le Conseil Énergie (ministres) et la Commission de les concrétiser ; cette rubrique s'était alors efforcée (bulletin n° 10317) d'indiquer les sujets essentiels que les chefs d'État et de gouvernement avaient soigneusement évités. Le Conseil Énergie a fait son travail en approuvant la stratégie décennale qui devrait réglementer le marché intérieur, en suivant très largement les orientations proposées par la Commission ; mais pour l'aspect le plus politique et le plus controversé, c'est-à-dire la stratégie extérieure, il ne pouvait que se limiter aux banalités: en indiquant l'opportunité d'adresser des messages coordonnés aux pays tiers fournisseurs ou de transit et de poursuivre la diversification des voies et des sources d'approvisionnement. Pourquoi ? Parce que ce sont justement les sujets que le Conseil européen n'essaye même pas d'aborder.
Chaque État membre a sa politique et ses liaisons bilatérales (et secrètes) avec les pays fournisseurs ; à l'exception de quelques cas sporadiques et partiels, les relations entre eux relèvent de la rivalité, sans aucun effort de coopération. Dans la plupart des cas, la Commission est informée des initiatives nationales a posteriori, par des annonces des dirigeants de l'État membre concerné ou par la presse.
Concurrence absurde et très coûteuse. Le secret et l'absence de coordination entraînent une concurrence absurde et très coûteuse entre les orientations et les projets des États membres. Les compagnies pétrolières en sont en même temps les complices et les victimes. Les accords avec la Russie sont très souvent fondés sur l'obligation d'achat, dans le sens que les quantités convenues doivent être payées intégralement, même pour la partie qui de fait n'est pas prélevée. C'est une formule peut-être avantageuse en période de pénurie ; mais elle est très chère lorsque la demande baisse, car elle entraîne des renégociations difficiles, des ajustements coûteux et souvent des procès. Il est évident qu'une coordination des positions des États membres au niveau le plus élevé serait précieuse. Il en est tout autant face aux manœuvres spéculatives des compagnies pétrolières, lesquelles augmentent les cours à toute alerte. Il a été amplement prouvé que l'interruption momentanée des fournitures de la Libye n'entraîne aucun risque de pénurie, elle contribue au contraire à équilibrer le marché ; mais les spéculateurs ont encore une fois réussi leur coup. Fatih Birol, économiste en chef de l'Agence internationale de l'énergie, a déclaré que cette organisation peut aisément mettre sur le marché 2 millions de barils par jour pendant deux ans. Les principaux pays exportateurs ont tout de suite augmenté leurs livraisons, conscients que si les prix gonflent, les pays importateurs réduisent les achats.
Dangers politiques. Le gâchis politique résultant de l'absence de coordination dans l'UE au niveau le plus élevé est tout aussi ruineux. Les célèbres documents américains rendus publics sont éloquents: les ambassadeurs et les spécialistes en énergie des États-Unis ont amplement dénoncé les politiques bilatérales avec la Russie pratiquées par plusieurs pays de l'UE, en soulignant les dangers qui en résultent.
Deux ambassadeurs successifs des États-Unis à Rome ont souligné la signification du soutien italien à l'ambition russe de contrôler toutes les voies d'accès des produits énergétiques vers l'Europe, les ressources énergétiques représentant le piédestal du pouvoir qui permet à Vladimir Poutine de conditionner la politique européenne. D'autres notes diplomatiques ont rappelé que l'ancien chancelier allemand Gerhard Schroeder a accepté l'offre de Moscou de présider le consortium Nord Stream (instrument du monopole des fournitures russes à une large partie de l'UE, explicitement critiqué par le président de la Pologne, pays qui présidera le Conseil le prochain semestre) et que les autorités russes avaient soumis une offre analogue de présidence à Romano Prodi (qui ne l'a pas acceptée) pour le projet South Stream, concurrent de Nabucco, unique projet européen reconnu et soutenu par l'UE et très sensiblement moins cher.
Certes, les opinions des ambassadeurs américains ne sont pas l'Évangile ; leurs remarques ne lient pas les autorités de Washington. Mais la double constatation subsiste: a) l'UE n'a aucune position uniforme sur les aspects les plus délicats et les plus brûlants de sa politique énergétique ; b) les chefs d'État et de gouvernement n'ont aucune intention d'en discuter en commun, la cacophonie reste la règle.
C'est M. Barroso qui a répondu à M. Poutine… Dans ces conditions, c'est plutôt la Commission européenne qui fait entendre la voix de l'Europe. Lors de la récente rencontre avec une vaste délégation russe conduite par M. Poutine, M. Barroso a vigoureusement défendu la position de l'UE sur un aspect délicat des relations énergétiques. M. Van Rompuy s'en est-il aperçu ?
(F.R.)