Une évidence qu'on oublie. Les critiques, même sévères, sont toujours utiles. Les commentateurs qui estiment impossible le redressement budgétaire rapide de la Grèce et ne croient pas à sa permanence dans la zone euro, ou qui sont sceptiques à l'égard de l'existence même de la monnaie commune (voir cette rubrique d'hier), ont raison d'exprimer leurs critiques et leurs doutes. Mais ils se libèrent trop facilement de l'euro et de ce qu'il apporte à la construction européenne et à la présence de l'Europe dans le monde. Les faiblesses et les erreurs qu'ils dénoncent sont réelles et leurs analyses incitent à les corriger. Je ne prends pas en considération les pseudo-philosophes selon lesquels l'Allemagne aurait décidé de quitter l'unité européenne pour s'unir à la Russie, si bien que maintenant Poutine commande en Europe (« les experts hier soviétiques et aujourd'hui russes crient victoire »). Mais les analyses sérieuses ne doivent pas négliger une évidence qui semble parfois oubliée: l'euro est indispensable, aucune alternative valable n'existe.
Ce qui serait perdu. L'euro a transformé le mode de vie des Européens. La nécessité de changer de monnaie à chaque déplacement, les déclarations aux frontières, la volatilité de la valeur des monnaies nationales: les nouvelles générations ne savent pas ce que c'était. Même la suppression des contrôles aux frontières ne résisterait pas au retour au passé. Aujourd'hui, si on traverse une frontière, on ne s'en aperçoit même pas. Sans l'euro, il faudrait changer de monnaie pour prendre le café dans le pays voisin. Et quels calculs, pour évaluer le coût d'un repas ou d'un achat. Les transactions commerciales ou liées aux services seraient un casse-tête, avec des monnaies dont la valeur se modifie de jour en jour. Et que dire des avantages que l'euro apporte aux États membres les moins stables ? Depuis qu'il existe, ils ont bénéficié pour leurs emprunts de taux d'intérêt qu'ils n'auraient jamais obtenus pour leurs monnaies nationales. L'appartenance en elle-même à l'euro leur a permis de financer les dépenses publiques à des conditions favorables. Cet avantage, les autorités l'ont largement gaspillé, mais potentiellement il subsiste; la France se finance sur les marchés à un taux identique à celui de l'Allemagne. On sait d'ailleurs à quel point les pays de l'UE qui ne font pas encore partie de la zone euro se battent pour y entrer ; c'est leur revendication prioritaire.
Au-delà des aspects économiques, la signification politique de l'euro en tant qu'élément de l'unité européenne est impossible à chiffrer car elle est incommensurable.
Les conditions indispensables. Si l'on reconnaît que l'euro est indispensable à la construction européenne, on doit en déduire la nécessité de respecter les conditions indispensables à son existence. C'est le point faible de certaines critiques, qui paraissent négliger des exigences telles que:
1. Respect des règles et des comportements garantissant la stabilité de l'euro. Il a suffi qu'un seul État membre, dont le poids économique est limité, ait enfreint ces règles, et la valeur de l'euro a fortement glissé pour tous. La fermeté n'a rien d'un acharnement punitif ; elle est tout simplement incontournable.
2. Définition de règles plus claires et plus sévères, renforcement de la vigilance. Les faits ont prouvé que les règles actuelles peuvent être contournées. Le système des contrôles doit donc être renforcé, y compris pour la surveillance des données statistiques.
3. Renforcement des sanctions. L'interruption des financements communautaires aux pays en infraction ne serait pas appropriée car elle aggraverait la situation d'un pays en crise et d'une population en difficulté. On devrait s'orienter plutôt vers la suspension des droits de vote. À première vue, l'exclusion d'un pays de la zone euro apparaît inadmissible car le cas grec vient automatiquement à l'esprit, alors que la Grèce ne pourrait pas y être impliquée pour des raisons de calendrier (une telle règle n'existerait que pour l'avenir) et surtout de fond: le gouvernement grec ne rejette pas les disciplines, il est au contraire fermement engagé à les respecter. Mais un pays qui refuserait lui-même de les respecter ne pourrait que sortir.
Exigences reconnues. Ces trois catégories d'exigences ont été reconnues en principe par les chefs d'État ou de gouvernement de la zone euro et leur concrétisation sera au centre des travaux de la task force que M. Van Rompuy est en train de mettre sur pied. Elles ne sont pas vexatoires à l'égard des pays économiquement moins solides, qui sont justement ceux qui ont le plus à gagner en participant à la zone euro. Mais si un pays devait constater que les obligations liées à la monnaie unique sont incompatibles avec la mentalité de son peuple, il peut choisir de ne pas en faire partie. Il n'y a rien de déshonorant dans une telle hypothèse. Qui oserait penser que les valeurs des peuples qui n'ont pas adhéré à la zone euro sont inférieures à celles des pays participants ? Mais qui adhère doit respecter les règles. C'est tout.
(F.R.)