Une erreur diplomatique. Les réticences de quelques États membres et une maladresse de Moscou n'ont pas permis à l'UE d'annoncer formellement la reprise des négociations avec la Russie sur le nouvel accord de partenariat. Mais les susceptibilités et la précaution ne modifient pas la substance: ces négociations vont bientôt reprendre (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9760). L'erreur russe a consisté à prétendre que l'Ossétie et l'Abkhazie participent officiellement à la réunion organisée à Genève par l'ONU, l'UE et l'OSCE sur la sécurité et la stabilité de leur territoire. Leur indépendance n'a été reconnue que par Moscou ; comment peut-elle prétendre qu'elles soient admises en tant que républiques autonomes à des négociations internationales, y compris par la Géorgie elle-même ? Un compromis juridique afin que leurs représentants assistent aux discussions sur leur avenir est raisonnable ; pas davantage. La Serbie et la Russie participeraient-elles à des réunions avec le gouvernement du Kosovo ? De telles méthodes ne provoquent que des raidissements. Mais ces divergences de procédure deviennent secondaires face au fait que l'UE et la Russie vont bientôt recommencer à négocier sur l'aspect-clé de leurs relations: l'énergie.
Indispensable pour Moscou. L'intérêt à la coopération énergétique est réciproque, et pour la Russie encore plus essentiel que pour l'UE, selon le négociateur européen du nouvel accord de partenariat, Eneko Landaburu. Pour l'Europe, toute alternative serait onéreuse et compliquée, mais elle est possible, alors que pour Moscou, il n'y en a pas, ni pour les débouchés ni pour les investissements (voir notre bulletin n° 9751). Les analyses et les enquêtes sur place concernant l'exploitation des ressources et les infrastructures de transport expliquent cette opinion. La Russie doit faire face non pas à l'épuisement de ses ressources (elle en est loin) mais au retard dans les installations et les technologies d'extraction et de transport ; les lacunes sont considérables et les délais pour les surmonter sont longs. Gazprom a pris des engagements au-delà de ses capacités actuelles de production, et son endettement a dépassé la limite de sécurité. Les investissements et l'apport technologique en provenance d'Europe sont indispensables et urgents. Moscou mobilise toutes les possibilités: accords de coopération et contrats de fourniture avec les colosses pétroliers occidentaux ; accords politiques bilatéraux avec les États membres de l'UE, surtout ceux qui sont essentiels pour le transit du gaz ; disponibilité récente à participer à des projets européens même lorsqu'ils visent des itinéraires alternatifs.
Le cas Nabucco. Je m'explique sur ce dernier aspect. J'ai peut-être exagéré en parlant récemment d'une disponibilité russe à participer au projet Nabucco (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9760) ; en fait, ce qu'avait indiqué Vladimir Chizov, ambassadeur russe auprès de l'UE, c'était essentiellement que son pays serait disposé à utiliser le gazoduc Nabucco (qui, on le sait, évite le territoire russe) même pour transporter du gaz russe vers l'UE. C'est important, car les difficultés que rencontre actuellement ce projet ne concernent pas seulement son financement et les aspects technologiques, mais aussi les sources d'approvisionnement. L'envergure du projet est telle que, selon les experts, il ne pourra pas être approvisionné suffisamment par le gaz de l'Azerbaïdjan (pays où il prend naissance) ; il ne sera rentable et économiquement justifié que s'il achemine aussi du gaz russe et, à terme, iranien (alors qu'une liaison directe avec le Turkménistan demeure subordonnée au statut juridique de la mer Caspienne, en suspens depuis 1991). Dans ces conditions, le fait d'annoncer à Bruxelles la disponibilité à approvisionner Nabucco représente de la part de la Russie un geste politique significatif. C'est une ouverture: à la place de la concurrence illimitée entre les réseaux de transport, la coopération avec la Turquie, les pays d'Asie centrale, et surtout l'UE, lieu de destination finale.
La condition. L'orientation décrite n'est pas dictée à Moscou par l'amour du prochain mais par les exigences. La crise géorgienne a provoqué une fuite de capitaux étrangers de Moscou. Il est vrai que les recettes pétrolières garantissent à Moscou une certaine marge de sécurité (même si la baisse du prix du pétrole la rétrécit) ; mais le besoin d'investissements et de technologies est colossal, et les effets sont à long terme. En fait, par exemple, l'effort politique de Moscou pour se garantir l'accès à la production du Turkménistan ne répond pas seulement à un objectif politique ; c'est un impératif économique et technique.
L'analyse de la situation ne doit pas amener l'UE à adopter une attitude de chantage, mais la rendre consciente de sa force de négociation. Elle n'est pas dans la position d'un quémandeur et ne doit pas hésiter à faire valoir ses exigences. La condition est de parler d'une seule voix. Les États membres devraient le comprendre. Cette rubrique y reviendra demain, ainsi que sur quelques autres aspects.
(F.R.)