login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 9164
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Les règles du marché sont-elles applicables telles quelles à l'énergie ?

Un exercice brillant. Dans la polémique sur le nationalisme économique, le concept de «champions européens» a heureusement écrasé celui de «champions nationaux». Mais certains observateurs oublient, dans leur enthousiasme libéral, l'adjectif «européen » et ne retiennent que la notion de «champion efficace», peu importe la nationalité des actionnaires, des cadres et des lieux de production. En ce sens, l'exercice récent le plus brillant a été le discours prononcé mardi par le Commissaire européen Joaquin Almunia, dans l'enceinte prestigieuse de l'Institut d'Etudes politiques de Paris (le légendaire « Sciences-Po »). Le Commissaire a trouvé quelques formules chatoyantes: «Le champion national n'existe que dans le regard du gouvernement qui le contemple (…) Le patriotisme unilatéral confine à la naïveté: le champion national n'est national que lorsque cela l'arrange (…) La responsabilité des dirigeants d'une entreprise est de la faire prospérer et de saisir au mieux les opportunités: il est de leur devoir de faire abstraction des frontières et des origines nationales de la firme.» À qui sa verve s'adresse-t-elle ? Le cercle est large: « Il y a depuis un an en France, en Espagne, en Italie, en Pologne et même au Luxembourg des vagues de déclarations étonnantes de tel ou tel ministre prônant, au nom de mystérieux intérêts supérieurs de la nation, la résistance contre l'envahisseur étranger. Il ne s'agit plus d'arrêter les Maures à Poitiers, mais de bloquer les Indiens dans les forges de Lorraine ou les Teutons à l'ombre des centrales électriques de Catalogne.» On le voit, il n'y pas de distinction entre Indiens et Allemands: on doit laisser jouer le marché, un point, c'est tout.

Un cas particulier. Tommaso Padoa-Schioppa, qui après avoir joué les rôles qu'on sait au sein de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne, préside actuellement l'association «Notre Europe», est tout autant convaincu que le Commissaire Almunia des avantages du libre marché et de certaines fusions ou acquisitions, quelle que soit la nationalité des entreprises concernées. Mais en même temps, il considère le cas de l'énergie comme tout à fait particulier. Si deux entreprises dominantes d'un même pays fusionnent en créant un monopole, ce dernier «s'enrichira lui-même, pas les utilisateurs» car il augmentera les tarifs. Si en revanche chacune des deux entreprises s'unit à une entreprise d'un autre Etat membre, les coûts diminueront et aussi, grâce à la concurrence, les tarifs. On aura alors des protestations au nom du «patriotisme économique», mais les consommateurs d'énergie (industries comprises) en tireront avantage. Mais M. Padoa Schioppa a complété ces remarques par deux considérations plus générales sur ce secteur: a) « Le marché ne suffit pas », parce que la question énergétique implique «la sécurité et les relations internationales, pas seulement les choix industriels», et parce que «pour l'énergie, le libre marché n'existe pas» ; b) la politique doit donc intervenir, mais elle «doit être européenne, pas nationale». Les pays européens sont trop petits: « Une politique énergétique à la dimension des Etats membres de l'UE, c'est ridicule ». La sécurité des approvisionnements énergétiques «est au centre de toute stratégie internationale, politique et militaire ».

Réservé à l'Europe. Des considérations analogues ont par ailleurs marqué les «conclusions» du Sommet de la semaine dernière, qui a maintenu une nuance prudente (il ne parle pas d'une politique énergétique européenne, mais d'une «politique énergétique pour l'Europe»), mais a demandé explicitement à la Commission et à Javier Solana de préparer une stratégie des relations extérieures dans le domaine de l'énergie. Je comprends difficilement comment une telle stratégie pourrait faire abstraction de la nature européenne des champions industriels qui devraient la concrétiser. Cet élément fait défaut dans la conception exposée à Paris par M. Almunia, qui semble n'attribuer aucune importance à la localisation du centre de décision et des centres de recherche et d'innovation. J'estime que pour l'énergie, les trois doivent se situer en Europe, et l'évaluation des OPA doit en tenir compte non seulement pour des raisons stratégiques mais aussi parce que seules les entreprises européennes sont liées par les règlementations complexes et contraignantes de l'UE en matière de gestion et de surveillance. Il est vrai que certaines normes sont internationales et que quelques pays tiers se dotent de règles aussi rigoureuses que celles de l'UE. Mais comment des fonds de pension pourraient-ils pratiquer des politiques reposant sur des ambitions industrielles (et non sur des approches purement financières) et des stratégies européennes ?

M. Almunia et M. Padoa-Schioppa ont sans doute l'un et l'autre en partie raison. Ma conclusion sera alors celle de Jean-Claude Juncker, citée il y a deux jours: «Je me refuse à une approche exclusivement idéologique ».

(F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES