Un commentaire de plus sur les élections en Palestine? Je n'en vois pas la nécessité, après l'avalanche d'évaluations et de prises de position émanant de toutes les tendances politiques européennes, des institutions de l'UE et en particulier des parlementaires européens qui avaient suivi sur place le déroulement des opérations ; et ce lundi, le Conseil Affaires étrangères de l'UE a lui aussi pris position. En donnant comme acquise la satisfaction pour la preuve d'attachement à la démocratie et de maturité offertes par les électeurs palestiniens, en même temps que les préoccupations suscitées par la victoire du Hamas, je vais formuler quelques considérations, sans négliger les aspects qui dérangent.
Les élections libres sont un aspect important mais partiel de la démocratie. Tous les observateurs ont souligné la participation élevée et le déroulement régulier de la consultation électorale en Palestine. Mais plusieurs commentateurs ont souligné que la démocratie implique aussi d'autres éléments tels que: garantir les droits des minorités, respecter les libertés fondamentales, rejeter la violence et évidemment le terrorisme en tant qu'arme politique. Il reste donc beaucoup à faire pour que la Palestine puisse être considérée comme une démocratie, même si, ainsi que l'a déclaré Giuliano Amato, ce ne serait pas la première fois qu'un mouvement armé «se purifie». Il se confirme, en attendant, que les Palestiniens figurent parmi les populations arabes les plus mûres et les mieux préparées à la démocratie. Issa Goraieb parle de « l'un des peuples arabes les plus rompus au dialogue politique, à la dialectique intellectuelle, à la diversité culturelle».
La difficulté. Il est possible que le Hamas trouve, en quelques semaines, des arrangements pratiques lui permettant de former une coalition gouvernementale susceptible d'être reconnue par l'Europe, respectant les conditions que l'UE (et d'autres puissances) a indiquées, en tant que comportement pratique concernant: le terrorisme, la trêve avec Israël, l'objectif des deux Etats, etc. La vraie difficulté pour la Palestine (comme pour d'autres pays musulmans) réside dans la doctrine d'un «territoire sacré de l'Islam» auquel il est interdit de renoncer, et qui rejette, par conséquent, la reconnaissance définitive d'Israël. Je me rappelle d'un professeur universitaire marocain qui, devant la carte géographique, indiquait le territoire de l'Islam pour montrer à quel point la petite tâche d'Israël constituait une anomalie inadmissible. Si l'Europe suivait le même critère, elle ne devrait tolérer dans son territoire ni la Bosnie ni l'Albanie ni le Kosovo non-chrétiens, alors qu'elle a fait une guerre pour protéger Sarajevo et ses habitants musulmans.
Quelques raisons d'une victoire. Plusieurs observateurs qui connaissent bien la situation sur place ont souligné que le succès du Hamas doit beaucoup à des raisons qui n'ont rien à voir avec le terrorisme. Je cite: le Hamas «gère une série d'organismes sociaux, de cliniques, de dispensaires, d'établissements scolaires et universitaires. Dans la bande de Gaza, il incarne l'ordre et la discipline». Et l'accent est mis, par contraste, sur la corruption et les enrichissements personnels d'Arafat et de ses successeurs (avec quelques exceptions). Or, ceci était connu et les bagarres indignes après la mort d'Arafat pour s'arracher les comptes bancaires qu'il avait accumulés (en Suisse et ailleurs) sont encore dans toutes les mémoires. Le nettoyage dans les financements européens que l'Europe n'a pas osé faire, les électeurs palestiniens l'ont fait.
Une légende qui ne tient pas debout. Les résultats en Palestine ont confirmé à quel point est fausse et artificielle la légende selon laquelle le soutien à l'extrémisme musulman ne serait le fait que d'une petite fraction des populations. La réalité est que chaque fois que des élections à peu près libres se déroulent, les intégristes gagnent du terrain, à partir de l'éclat algérien que l'on fait semblant d'oublier (le deuxième tour des élections avait été annulé pour empêcher la victoire de l'intégrisme) en passant par l'Iran, l'Egypte, les pays du Golfe et partiellement le Maroc ; la Tunisie seule semble faire exception. L'Europe, tout en respectant les choix des populations, doit en tenir compte dans ses relations avec les pays concernés, et encore davantage dans ses politiques internes à l'égard des autorités religieuses des minorités musulmanes dans l'UE. Dans leurs pays comme chez nous, l'appui aux tendances intégristes remet parfois en cause des acquis durement obtenus, surtout par les femmes. D'ailleurs, les gouvernements arabes qui combattent l'intégrisme reprochent vertement aux autorités et forces politiques européennes leur condescendance qu'ils estiment excessive et qui contredit leurs efforts et ceux des musulmans modérés, partisans de la liberté, de l'égalité des femmes et d'une lecture raisonnable des textes sacrés.
(F.R.)