La volonté politique des Etats membres est évidemment la condition prioritaire pour que l'idée d'une politique commune de l'énergie se réalise, mais il est aussi nécessaire que l'UE surmonte un certain nombre de divergences et de difficultés (voir cette rubrique d'hier). Elles concernent en particulier:
A. La divergence sur l'énergie nucléaire. Les arguments en faveur du «pour» comme du «contre» sont à première vue valables ; c'est ça le problème. Ecoutez les Verts, qui rejettent toute relance du nucléaire. Ils font valoir d'abord que le problème des déchets n'est pas résolu. Ces déchets sont éparpillés par le monde: immergés dans les profondeurs marines dans des récipients qui se détériorent, déposés dans d'anciennes mines de sel ou d'autres lieux tout aussi improbables, conservés dans les anciens réacteurs éteints ou dans les parages; et ils continuent à émettre des radiations et continueront à le faire pendant des dizaines, des centaines et parfois des milliers d'années. Avons-nous le droit de laisser un tel héritage aux générations futures ? Quant aux accidents, le risque zéro n'existe pas: le choix nucléaire signifierait dès lors une menace permanente pour l'humanité. Mais si vous vous tournez de l'autre côté, on vous fait valoir que le nucléaire est une énergie propre, la seule en mesure de produire de grandes quantités d'énergie sans aucune répercussion négative sur l'air et le climat. Et l'on assure que le problème des déchets sera résolu (plusieurs solutions sont envisagées, y compris l'envoi dans l'infinité de l'espace) et que les nouvelles centrales sont de plus en plus sûres. Sans parler de l'effet de diffusion de technologie européenne dans le monde. En fait, aucun accident dramatique ne s'est jamais produit dans les centrales occidentales, car Tchernobyl était l'œuvre d'un régime pour lequel le bien de l'humanité en général et la sauvegarde de l'environnement en particulier étaient le dernier souci. Les centrales du même modèle encore en fonction sont progressivement démolies, avec la participation active de l'UE, et il n'y en aura jamais d'autres à l'avenir. Parallèlement, la recherche se poursuit au sujet de la génération future d'énergie nucléaire, fondée sur des concepts radicalement différents de celui de la fission atomique.
Je crois que c'est un domaine dans lequel il faut faire confiance à la démocratie représentative, tellement décriée à l'heure actuelle. Le citoyen moyen, catégorie dans laquelle je m'inscris, ne peut pas disposer de connaissances suffisantes pour se prononcer valablement pour ou contre l'énergie nucléaire. Il revient aux parlements nationaux (en dictant aux gouvernements la position à prendre au sein du Conseil de l'UE) et au Parlement européen de s'exprimer, après s'être entourés des avis scientifiques les plus qualifiés.
B. Les perplexités sur certaines énergies renouvelables. Le soutien à ces énergies est partagé par les milieux scientifiques, les milieux politiques et les opinions publiques. Mais le passage à l'acte sur une échelle très large soulève certaines réserves et réticences. On entend de plus en plus dire que les éoliennes abîment les paysages, que les installations solaires occupent trop d'espace et ont d'autres défauts et que les sources d'énergie agricoles ont besoin de grandes surfaces rarement disponibles sur notre continent (plutôt étriqué à l'échelle planétaire) et que leur culture requiert elle-même pas mal d'énergie. Personne ne demande de renoncer à ces sources d'énergie, mais les plus prudents invitent à modérer les ambitions: leur contribution aux besoins énergétiques futurs sera réelle mais modeste. D'autres observateurs sont plus optimistes. Dans une intervention récente, la Commissaire européenne à l'agriculture Mariann Fischer Boel a déclaré qu'elle «reste fermement convaincue qu'il y a un réel avenir pour les cultures énergétiques dans l'UE», en rappelant leurs «avantages indéniables»: sauvegarder l'environnement, affranchir l'économie européenne de la dépendance du pétrole importé, utiliser des technologies « made in Europe », créer de nouveaux débouchés pour les agriculteurs européens. Elle a toutefois ajouté que des soutiens au démarrage de ces cultures sont indispensables, en plus des mesures déjà en vigueur (aide à l'hectare) ou envisagées (ne pas inclure les betteraves destinées à la production d'éthanol dans les quotas futurs pour la production de sucre). La Commissaire avait conclu: « L'Europe ne pourra pas compter éternellement sur l'or noir pour satisfaire ses besoins en énergie. L'or de demain sera vert !»
Même dans l'hypothèse où les sceptiques auraient raison quant à l'apport futur des cultures agricoles à la production d'énergie en Europe, il ne faudrait pas oublier les perspectives positives de la biomasse et, surtout, que les cultures énergétiques ont des possibilités colossales de développement ailleurs, notamment au Brésil. Mais cette considération se situe dans un autre volet du dossier de l'énergie, le dossier extérieur, qui implique plusieurs autres pays, la Russie en particulier, et mérite un traitement séparé. (F.R.)