Pour et contre une véritable identité européenne. Qu'il paraît lointain, le discours de juin dernier de Tony Blair devant le Parlement européen! Il avait fait naître l'espoir d'un changement d'attitude à l'égard de la construction européenne. Trois mois et demi plus tard, il n'en reste plus grande chose. La sincérité personnelle du Premier ministre britannique n'est pas en cause ; ce mercredi même il a encore repris, dans l'hémicycle de Strasbourg, les idées essentielles de son texte précédent. Mais entre-temps il a bien fallu constater que la conception britannique de l'Europe unie n'a pas beaucoup de rapports avec celle des « pères de l'Europe » qu'une partie au moins des pays continentaux, et surtout la presque totalité des pays fondateurs, veulent sauvegarder et relancer. Au-delà des contenus techniques des deux projets, qui sur plusieurs aspects peuvent coïncider, la différence essentielle concerne ce que j'appellerais, pour simplifier, l'identité européenne. Pour les uns, cette identité doit s'exprimer dans tous les domaines économiques (commercial, industriel, financier, agricole) et investir aussi le champ de la politique étrangère et de la politique de défense. Pour les autres, l'Europe doit se situer dans un contexte euro-américain voire mondial. Les notions d'autonomie alimentaire, d'un marché financier ouvert mais d'abord européen, d'une préférence communautaire en matière commerciale, n'ont pas de place dans la vision britannique.
Renoncer aux symboles ? Je n'ai pas l'intention d'essayer de décrire de façon théorique et doctrinaire ce qui me paraît résulter de plus en plus clairement de l'observation des faits et des attitudes. Mon rôle de journaliste est moins ambitieux, il consiste à mentionner les déclarations et comportements qui m'amènent à considérer que certaines affirmations pro-européennes de Tony Blair représentent des anomalies. La normalité de la conception de la Grande-Bretagne est celle des prises de position dans l'autre sens. Dans une conférence récente à Bruxelles, Douglas Alexander, ministre britannique aux Affaires européennes, a estimé que l'Europe devrait renoncer aux symboles figurant dans le projet de Constitution - le drapeau étoilé, l'hymne extrait de la neuvième symphonie de Beethoven, etc. - car ces symboles risquent d'accréditer l'idée d'une identité politique européenne à laquelle son pays ne croit pas. Ce n'est pas l'attitude de quelques personnalités politiques: c'est le sentiment de la majorité de la population. Dans un sondage récent, à la question de savoir sur qui la Grande-Bretagne pourrait compter si sa sécurité et sa liberté étaient mises en cause, la majorité a répondu: sur les Etats-Unis d'Amérique. C'est une réponse que l'on peut comprendre, car l'histoire britannique au siècle dernier pourrait être ainsi résumée: deux fois la liberté du pays a été mise en cause par des attaques extérieures ; dans les deux cas ces attaques venaient du continent, et le soutien décisif est arrivé d'outre-atlantique. Il est vrai que la solution définitive pour éliminer de tels risques réside dans l'unité de l'Europe, qui rend à jamais impossibles les tristes péripéties de la première moitié du siècle dernier ; mais ce n'est pas toujours par le raisonnement que l'on soigne les blessures d'hier.
Deux exemples significatifs. La situation est analogue à propos de l'alimentation. Sur le continent, le premier réflexe après les famines qui ont endeuillé la guerre et l'après-guerre a été la relance de la production agricole. Au Royaume-Uni, c'est le réflexe des anciennes « préférences impériales » qui a joué d'abord, et en négociant l'adhésion à la Communauté européenne les Britanniques se sont battus pour sauvegarder les importations agricoles préférentielles en provenance du Commonwealth. Aujourd'hui encore, la signification de l'autonomie alimentaire européenne n'est pas comprise outre-manche. C'est pourquoi il n'existe pas de vraie convergence possible sur la politique agricole commune ; on ne peut pas aller au-delà de quelques compromis et arrangements, sauf à envisager que la Grande-Bretagne quitte la PAC (voir cette rubrique dans le bulletin N. 9040). L'affaire de la politique de cohésion est tout aussi significative: le gouvernement britannique estime qu'il faudrait la transformer en un simple transfert de ressources des pays les plus riches de l'UE vers les moins favorisés. Il n'est pas seul: le Premier ministre danois a encore récemment affirmé qu'il est d'accord. Dans l'autre sens, les Etats membres d'Europe centrale et orientale, qui étaient considérés comme assez proches de la conception britannique, comprennent de mieux en mieux de quel côté se situent leurs intérêts et leurs préférences. Je pourrais continuer en citant par exemple le domaine financier (voir à ce propos cette rubrique dans le bulletin N. 9052). J'ajouterai que dans le domaine stratégique et militaire la question des relations avec les Etats-Unis demeure substantiellement ouverte, malgré les clarifications intervenues et les compromis pratiques réalisés. Et c'est l'ampleur des divergences qui explique la relance de la doctrine des « deux Europe » soulignée dans cette rubrique d'hier. (F.R.)