Deux exigences inconciliables. Notre bulletin a rendu compte de la nouvelle polémique sur l'usage des langues dans l'UE provoquée par quelques mesures relatives essentiellement au fonctionnement de la salle de presse, mais cette rubrique n'est pas intervenue. Pourquoi ? Parce que je n'ai pas de solution à suggérer. Je n'oublie pas qu'un ancien ministre français aux Affaires européennes (aujourd'hui parlementaire européen), ayant formulé au niveau communautaire quelques suggestions raisonnables, s'était fait esquinter de toutes parts et s'était retiré en bon ordre en promettant (à soi-même d'abord): « Jamais plus je ne m'en mêlerai ». Caustique comme d'habitude, Jean-Louis Bourlanges avait dit il y a dix ans: « Le problème des langues ne sera résolu qu'à condition de ne pas être posé ». Le Conseil en tant qu'institution a pris position une fois, en juin 1995, mais sans réussir à aller au-delà de la réaffirmation de l'égalité des langues officielles et des langues de travail, en soulignant que « pour le citoyen, l'adhésion à la construction européenne passe par l'assurance de la prise en considération de toutes les langues de l'Union ». Rien d'officiel ne peut être ajouté, car il n'existe pas de solution susceptible de tenir compte à la fois, et de façon satisfaisante, de deux exigences également légitimes mais contradictoires: d'une part, le droit de chaque peuple à réclamer l'égalité des langues et des cultures en rejetant la domination de l'une sur les autres ; d'autre part, l'impossibilité de faire fonctionner efficacement l'Union en utilisant vingt-cinq langues ou davantage. Il faut donc se contenter de compromis partiels qui, s'ils satisfont l'une des deux exigences, ne satisfont pas l'autre.
Un scénario immuable. Le scénario est toujours, inexorablement, le même. Les responsables administratifs prennent périodiquement quelques mesures pour faire fonctionner la machine ; ces mesures ne résultent pas d'une fixation bureaucratique mais sont même une nécessité politique. Par exemple, pendant certaines négociations difficiles au sein des institutions, ou lorsque une personnalité étrangère est de passage pour conclure avec l'Union un accord de première importance, le temps représente parfois un élément essentiel: il faut décider, on ne peut pas attendre plusieurs traductions, il arrive que le dernier compromis sur l'un ou l'autre détail soit discuté et approuvé en disposant d'une seule version (l'anglais le plus souvent, le français parfois) ; tous les négociateurs le savent. Les mesures administratives limitant le nombre des langues sont parfois acceptées avec compréhension ou résignation, mais parfois elles soulèvent des tempêtes ; dans ce dernier cas, les responsables comprennent qu'ils ont fait un pas un peu trop long et font partiellement marche arrière. C'est un scénario immuable, même s'il apparaît nouveau aux plus jeunes.
Il ne faut pas oublier non plus que pour les langues dites «mineures», la formule de la traduction systématique n'est pas toujours la plus heureuse, du moins dans les débats oraux, car en fait la traduction simultanée est rarement directe: une intervention en finlandais, ou en slovaque, ou en maltais ou dans une langue des pays baltes, est traduite généralement en anglais, et c'est à partir de l'anglais que se fait la traduction vers les autres langues. La perte de l'exactitude et des nuances, toujours inévitable, devient alors double, ou triple. La semaine dernière, la parlementaire finlandaise Piia-Noora Kauppi a annoncé en session plénière du PE qu'elle parlera dorénavant en anglais, parce que certains collègues, l'ayant entendue après un double ou triple passage de son finlandais initial vers d'autres langues, lui avaient reproché de ne pas être claire, de ne pas se faire comprendre.
Un mystère. Telle étant la situation, je ne crois pas aux formules miracles, et c'est avec un certain scepticisme et détachement que je regarde certaines polémiques furibardes, par exemple pour ou contre l'espéranto. La langue est un mystère même pour les spécialistes, les physiologues et les philosophes. A un moment donné du développement de l'enfant, quelque chose se déclenche dans son cerveau, il s'approprie le langage et il apprend en peu de temps davantage de mots que ne peut le faire un adulte cultivé et préparé. Les mots appris et les structures syntaxiques développées restent pour toute la vie enracinés dans sa façon de sentir et de raisonner. Une personne ou un peuple privé de sa langue perd parfois ses repères rationnels, ses réactions sont dictées par la passion davantage que par la raison. Pour le langage, ce ne sont pas les traditions séculaires qui jouent un rôle essentiel ; la «mémoire historique» entre peu en ligne de compte, ce qui est déterminant est la langue dans laquelle on a appris à s'exprimer, celle qu'on appelle «langue maternelle». Souvent les Etats se regroupent en fonction de la langue qu'ils utilisent, selon leur appartenance à la zone anglophone, ou francophone, ou lusophone. Considérer la langue comme un moyen pratique pour communiquer signifie passer à côté de l'essentiel. La langue représente pour un peuple le symbole de sa liberté et de son autonomie. Dans cette Belgique où je suis en train d'écrire ces lignes, les seules frontières réelles sont les «frontières linguistiques». Voler à un peuple sa langue, c'est lui voler son identité.
En même temps, toutefois, il est parfaitement possible de créer un lien intime avec deux langues, voire davantage dans certains cas. Pour citer quelques exemples banals, je rappellerais que le Polonais Joseph Conrad et le Russe Vladimir Nabokov sont considérés comme des maîtres de la langue anglaise. Le Tchèque Kafka a toujours écrit en allemand. La première langue parlée par Guillaume Apollinaire était l'italien, ce qui n'a pas nui ensuite à son apport extraordinaire et innovateur à la langue française. Même une langue morte peut entrer en ligne de compte: Dante et Pétrarque écrivaient en italien ou en latin selon la nature et le caractère de leurs ouvrages ; quelques siècles plus tard, Newton et Spinoza ont eux aussi écrit en latin une partie considérable de leurs œuvres. En quoi ces considérations superficielles peuvent-elles aider à résoudre le problème de l'usage des langues dans l'Union européenne? En rien, c'est évident, sinon à renforcer la conviction que le problème est insoluble. Tout ce que l'on peut, et l'on doit faire est d'utiliser le bon sens.
Ne pas se tromper de sujet. La dernière occasion d'entendre d'un responsable politique quelques remarques sages en ce domaine, je la dois à Jean-Claude Juncker. Il avait été interrogé, pendant une réunion à Luxembourg, sur l'affaire du brevet européen, bloqué depuis longtemps - malgré son importance pour la stratégie de Lisbonne - à cause de divergences linguistiques, l'Espagne exigeant que la langue espagnole soit parmi celles utilisées dans cette matière. J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer (voir cette rubrique du 2 février) que le Premier ministre luxembourgeois avait exprimé toute sa sympathie et sa compréhension pour les positions nationales, défendant l'identité culturelle de chaque Etat membre, fut-ce le plus petit, mais qu'en même temps il avait estimé que dans ce cas l'Espagne se trompait de sujet ; on ne défend pas sa culture nationale par le brevet, instrument technique et juridique destiné aux entreprises et aux juristes, qui doit être compris par l'ensemble du monde des affaires de tous les Etats membres. Dans ce cas spécifique, le choix de l'anglais est défendable ; il est d'ailleurs souhaité par les intéressés de toutes les nationalités. Ce que je n'avais pas ajouté, c'est que M. Juncker avait dépassé le cas du brevet européen pour s'exprimer de façon plus générale à propos des langues à utiliser dans les textes communautaires officiels. Il avait rappelé que son pays n'avait jamais demandé que la langue luxembourgeoise soit une langue officielle de l'Union. Tous ses concitoyens maîtrisent le français et l'allemand (et de plus en plus aussi l'anglais ; pour les textes officiels, c'est plus que suffisant). M. Juncker avait regretté que Malte, tout en se trouvant dans une situation analogue à celle du Luxembourg, n'en ait pas suivi l'exemple, et ait prétendu que le maltais soit reconnu comme une langue officielle de l'Union, avec toutes les complications et les coûts qui en découlent. Les Etats membres devraient être en mesure d'opérer une distinction entre ce qui constitue la légitime et indiscutable défense de leur identité culturelle et les complications bureaucratiques susceptibles de rendre plus complexe le fonctionnement de l'Union européenne et de rendre moins claires ses décisions.
Notre solution. Je ne saurais pas aller plus loin. Je n'ai pas d'opinion à propos de l'idée de l'Espagne de financer elle-même les traductions des textes communautaires dans ses langues régionales. Afin d'éviter le reproche de prêcher la compréhension et le bon sens d'une manière purement théorique, je rappellerai que tous les rédacteurs ou commentateurs de l'Agence Europe écrivent leurs textes en français, quelle que soit leur langue maternelle, afin de permettre que notre bulletin soit publié parallèlement dans les langues proposées aux abonnés. Il serait impossible de traduire touts les textes en «temps réel» à partir de plusieurs langues différentes. Notre rédaction est multinationale mais la langue de travail est unique, les traducteurs étant là afin que les abonnés puissent recevoir le bulletin dans la langue de leur choix. Ces lignes que vous êtes en train de lire ont été rédigées en français, la traduction vers ma langue maternelle est faite par une autre personne. C'est n'est pas une solution, c'est un compromis dicté par les servitudes d'une agence de presse. Autres sont les exigences (et les moyens…) des institutions européennes, mais dans un cas comme dans l'autre, il faut faire face à la réalité. Sans renoncer aux principes ni à son identité culturelle et linguistique, mais avec une certaine dose de pragmatisme dans l'application. Il m'est arrivé de lire des textes très beaux et intelligents sur l'usage des langues dans les institutions communautaires, je me souviens d'un texte de M. Defraigne, d'un autre de Mme Campogrande, d'autres encore. La semaine dernière, un journal français a relancé l'idée du latin, vu que l'Eglise romaine l'a laissé tomber. Tous ont partiellement raison, même les eurocrates qui s'efforcent d'imposer des restrictions. Mais la solution idéale n'existe pas et il faut se contenter d'arrangements insatisfaisants. En continuant à aimer sa langue et en s'efforçant de la faire connaître, conscients que si elle rayonne, c'est grâce aux poètes et autres écrivains, et non aux circulaires.
(F.R.)