Le goût de médire de l'Europe. Et maintenant, c'est le tour de Galileo! Le goût de médire de l'Europe et de ses réalisations est, on le sait, l'un des passe-temps préférés de nos chers concitoyens, et on ne va pas le leur enlever. Quand même: le projet Galileo est considéré par tous et partout comme une initiative qui rend à l'UE la saveur et l'élan des grandes aventures, la sensation d'être à nouveau engagée dans les réalisations d'avant-garde, une contribution significative au rétablissement de l'ambition et de la confiance, à quoi s'ajoutent les avantages concrets pour la sécurité de tous et pour la prévention des catastrophes, ainsi que la perspective de ne plus dépendre d'un instrument militaire américain pour des utilisations civiles. Il représente un exemple tangible (et colossal) de politique industrielle européenne, selon la formule tellement étudiée et souhaitée d'un «partenariat public/privé», et il se situe dans la ligne de la «stratégie de Lisbonne». Et pourtant, voici Galileo soumis à une double attaque: d'un côté, on lui reproche l'impossibilité juridique d'utilisation militaire du système; de l'autre, on s'efforce de semer des doutes sur son importance économique et sur sa rentabilité.
Les raisons de la nature essentiellement civile du projet Galileo sont évidentes. Primo, c'est la Commission européenne qui a été le promoteur de l'initiative et qui l'a dirigée dans chaque phase, et c'est elle qui a réussi (très laborieusement) à convaincre tous les Etats membres d'en faire une réalisation communautaire ; or, le droit d'initiative de la Commission ne couvre pas (et c'est logique) le domaine militaire. Secundo, un certain nombre d'Etats membres auraient refusé a priori de participer à un projet militaire. Tertio, c'est bien dans le domaine civil que Galileo exercera en priorité son activité et apportera les avantages que l'on attend. Ce qui est faux, c'est que toute utilisation à des fins militaires soit exclue a priori. Et pourtant, c'est la thèse de Jean-Pol Poncelet, ancien ministre belge de la Défense, actuellement (mais pas pour longtemps) directeur des relations extérieures de l'Agence spatiale européenne (voir notre bulletin du 11 février, pp.15/16). D'après lui, l'Europe «s'est sabordée» face au veto et à la pression des Etats-Unis, en choisissant «un programme civil, aux ambitions commerciales, au service de cette Europe des marchands tant décriée». On le voit: quoi qu'elle fasse, l'Europe se trompe. Si elle se préoccupe des aspects militaires, elle devient belliciste et sort de son rôle; si elle reste dans le domaine civil, elle est condamnée en tant qu'Europe des marchands. Même le président-directeur général de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa, a écrit que l'UE s'est privée d'un outil qui aurait assuré son autonomie en matière de défense.
La vérité sur les aspects militaires. La thèse de M. Poncelet est en même temps fausse et inepte (je parle de la thèse, pas de la personne éminemment respectable, ainsi que ses fonctions le prouvent). L'accord signé en 2004 entre l'UE et les Etats-Unis, après des négociations dont on sait combien elles ont été difficiles, n'exclut pas une utilisation militaire de Galileo. Certes, il n'y a rien d'automatique: il faudra une décision ad hoc. Mais: a) une procédure est prévue en cas de crise. Si l'urgence requiert une action immédiate, le Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) prend les décisions nécessaires pour l'utilisation militaire du système. M. Solana pourra donc agir dans ses fonctions actuelles, et a fortiori il le pourra lorsqu'il sera ministre des Affaires étrangères ; b) le Conseil a la possibilité de décider l'évolution vers une utilisation «défense» dans le cadre de la PESC; c) dès le départ, Galileo offrira un «signal sécurisé» réservé aux administrations douanières, aux services de l'immigration, à la police. Les forces armées qui exercent des fonctions civiles (gendarmes en France, carabiniers en Italie, etc.) ainsi que les détachements militaires qui assurent des missions humanitaires, auront accès à ce service. Selon François Lamoureux, directeur général «transports/énergie» de la Commission, grâce aux caractéristiques citées, «Galileo est la première infrastructure stratégique de sécurité placée sous le contrôle politique de l'Union européenne » et il deviendra « un élément essentiel de la politique étrangère de l'UE», si l'Union mène des actions communes de sécurité. Voir, pour les détails, notre bulletin déjà cité du 11 février.
Importance industrielle et financière. Que répondre aux rumeurs relatives aux retards techniques du projet et aux incertitudes sur sa rentabilité financière? Les deux premiers satellites du système doivent être mis sur orbite en 2006 au plus tard, afin que les fréquences attribuées à Galileo soient définitivement acquises. Or, grâce à la coopération avec la Russie, aucune complication technique éventuelle ne retardera le lancement des premiers satellites. Il est déjà prévu que le premier lancement sera effectué en novembre depuis Baïkonour par une fusée Soyouz, en coopération avec Ariane. D'ailleurs, les pays tiers font la file pour participer au projet: Chine, Israël, Brésil…
Quant aux perspectives commerciales et financières, la réponse aux insinuations et rumeurs que certains milieux ou certains « experts » font circuler est simple: les deux consortia encore en lice pour la réalisation du projet (le choix sera annoncé ce mardi même, au moment où j'écris, il n'est pas encore connu) sont prêts à des investissements de l'ordre de plusieurs centaines de millions d'euros. Ce ne sont pas des engagements que l'on prend à la légère. Les pays tiers qui souhaitent participer au projet assumeront aussi, bien entendu, leur part du coût. Les services de la Commission européenne indiquent que le marché mondial des produits et services liés à la radionavigation par satellite a doublé entre 2002 et 2003 et qu'il dépassera les 300 milliards d'euros à l'horizon 2020. Les sceptiques et les peureux voudraient-ils que l'Europe soit absente de ce marché et de cette aventure scientifiquement exaltante ? Alors que même les Etats membres qui étaient au départ hésitants se sont en définitive ralliés au projet? Et que le Parlement européen l'a soutenu avec vigueur dès qu'il a été lancé? Lisez ici de suite le texte (publié pour l'essentiel par le quotidien « Les Echos » du 22 février) consacré aux perspectives et aux ambitions de Galileo par le directeur général François Lamoureux, déjà cité plus haut, architecte principal de l'opération. Il est instructif. (F.R.)