Les Commissaires qui s'expriment. Les réactions au document Barroso sur la stratégie de Lisbonne ont été parfois extrêmes, jusqu'à l'accuser d'en avoir tué l'esprit. On aura toutefois remarqué que l'organisme représentatif des syndicats des travailleurs (Confédération européenne des syndicats, CES), tout en formulant de nombreuses critiques, a pris une position d'attente. Son secrétaire général John Monks, en se disant très inquiet et en « état d'alerte », a ajouté qu'il « entend connaître les intentions précises de la Commission », ses propositions opérationnelles, avant de se prononcer formellement. C'est une position sage. La parole est donc aux Commissaires européens, qui commencent effectivement à s'exprimer, au-delà des déclarations générales, à propos des secteurs dont ils ont la responsabilité. Notre bulletin a rendu compte des prises de position de Neelie Kroes et des réactions qu'elles ont suscitées (j'ai l'intention d'y revenir), ainsi que des réflexions d'autres Commissaires. Aujourd'hui, je voudrais mettre l'accent sur la position claire et explicite du vice-président Jacques Barrot à propos d'un dossier essentiel pour la mise en œuvre de la stratégie de Lisbonne: le réseau transeuropéen de transports, avec ses 30 projets prioritaires indispensables pour éliminer les goulots d'étranglement qui entravent le fonctionnement du marché unique et qui ont des répercussions négatives sur les échanges, sur l'environnement et sur plusieurs activités économiques essentielles.
La réunion du 1er février entre parlementaires de différents groupes politiques, consacrée en particulier aux tunnels ferroviaires Lyon-Turin et Brenner (voir notre bulletin du 2 février, p.11), avait été suivie dans la soirée par une rencontre entre les parlementaires (dont quatre vice-présidents du PE: Ingo Friedrich, Pierre Moscovici, Mario Mauro et Luigi Cocilovo) et Jacque Barrot en tant que Commissaire aux transports. La signification des deux liaisons citées avait été soulignée: le tunnel Lyon-Turin constitue un élément essentiel de la ligne ferroviaire qui de Barcelone (avec les prolongements vers Madrid et Lisbonne) conduira jusqu'à Kiev, et le nouveau tunnel du Brenner rendra possible la liaison directe de Berlin jusqu'au sud de l'Italie. Plusieurs questions ont été posées, concernant la traversée de la Slovénie, l'état d'avancement du projet en Hongrie et en Pologne, l'opportunité du pont Sicile-continent, la priorité demandée par les verts en faveur de certaines liaisons ferroviaires (voir notre bulletin du 4 février p.13), etc.
Le programme de Jacques Barrot. En répondant aux parlementaires, Jacques Barrot avait souligné que la compétitivité de l'Europe ne pourra pas être améliorée si les transports ne sont pas au rendez-vous. Et il avait indiqué les cinq conditions nécessaires pour que les 30 projets prioritaires (dont la liste a été approuvée par le Conseil européen) soient réalisés. Les voici:
a) une enveloppe budgétaire de l'UE, pour les sept années des prochaines perspectives financières, aussi proche que possible des 20 milliards d'euros demandés par la Commission. Ce montant permettrait de soutenir les projets à hauteur de 20% du coût pendant la période indiquée et de porter ce soutien de l'UE jusqu'à 50% pour les parties transfrontalières (dont le financement est le plus difficile et qui ont besoin d'un coup de fouet particulier pour attirer les capitaux privés) de certains projets. Les Etats membres moins prospères pourraient utiliser en outre une partie des crédits des Fonds structurels pour ces financements;
b) l'adoption par le Conseil du nouveau règlement «Eurovignettes», essentiel pour mieux financer les réseaux (avec la possibilité de « super-péages» pour quelques trajets particulièrement coûteux) et pour promouvoir l'intermodalité (l'objectif de la présidence du Conseil est un accord politique en avril);
c) l'engagement financier des Etats pour les parties pour lesquelles un financement public partiel est indispensable. Les promesses et les décisions de principe ne sont plus suffisantes;
d) le renforcement des méthodes de financement par des innovations courageuses. La Commission proposera, en faveur des premières années de fonctionnement des réalisations nouvelles, un mécanisme de garantie financière (dont la nécessité a été prouvée par l'expérience de l'Eurotunnel sous la Manche);
e) la désignation de «coordinateurs» pour les projets qui nécessitent une coordination financière et technique impeccable. M. Barrot entend nommer bientôt pour ce rôle des personnalités d'une autorité et d'une compétence indiscutables (selon des rumeurs non confirmées, le premier serait Karel Van Miert). Leur tâche ne sera pas seulement technique mais aussi politique, pour créer l'esprit et les conditions permettant de faire évoluer effectivement une partie du trafic vers le chemin de fer et le transport combiné.
Jacques Barrot a ainsi dessiné pour ce secteur une manière concrète de préparer l'avenir, en harmonie avec les ambitions de la stratégie de Lisbonne. (F.R.)