Je ne commenterai pas aujourd'hui le rapport de la Commission sur la revitalisation de la stratégie de Lisbonne. La présentation par José Manuel Barroso, les réactions des groupes politiques du Parlement européen et celles des partenaires sociaux (voir notre bulletin d'hier et celui d'aujourd'hui) permettent à chacun de se faire une opinion. Je me limiterai à quelques remarques pouvant contribuer à un débat.
Des retouches efficaces. Une retouche par ci, une retouche par là, une phrase ajoutée et une autre retranchée, il n'a pas été difficile pour la Commission d'améliorer son projet initial et d'éviter le reproche de ne pas respecter l'équilibre entre les trois volets, économique, social et environnemental. Des critiques subsistent, c'est inévitable, car la Commission ne peut pas et ne doit pas épouser la position de l'une ou l'autre des parties en cause. Les employeurs estimeront qu'il fallait faire davantage pour la compétitivité, les syndicats des travailleurs annoncent logiquement qu'ils resteront vigilants et les Verts diront de toute manière qu'il faut protéger davantage l'environnement. L'essentiel ne réside pas dans les quelques phrases passe-partout qui rassurent, mais dans les innovations qui peuvent apporter une nouvelle vitalité à l'application jusqu'ici trop floue de la stratégie de Lisbonne, en y impliquant les citoyens. Quelle que soit la bonne volonté des autorités politiques - et elle n'est pas partout solide et convaincue -, rien ne serait possible en l'absence de l'appropriation de la stratégie par les Etats membres, de la participation déterminée de la société civile et d'un peu de confiance dans la capacité de réaction de l'Europe. Les mêmes nations, les mêmes peuples qui ont su se réconcilier alors qu'ils venaient de se déchirer dans une guerre affreuse, et bâtir à nouveau des économies prospères lorsque tout avait été détruit, ne seraient-ils pas en mesure de réagir aux difficultés auxquelles l'Europe est confrontée aujourd'hui, bien moins dramatiques que celles d'hier ? Les lamentations et la résignation seraient-elles devenues notre seul mode d'expression ?
Le savoir-faire d'un président. José Manuel Barroso a fait preuve, depuis qu'il est en fonction, d'une habileté indiscutable, d'abord pour surmonter les difficultés avec le Parlement au moment de composer le collège et d'obtenir l'investiture, à présent par sa capacité de limiter, en général, les accusations de ne pas respecter l'équilibre entre les trois volets de la stratégie de Lisbonne. Je veux pour preuve de son savoir-faire la manière dont il a amadoué la presse britannique, pour qui le président de la Commission constituait traditionnellement la cible préférée. Comparez le ton de cette presse au cours des premiers mois de la présidence Barroso à celui de la première année de la présidence Prodi, et vous comprendrez ce que je veux dire.
La réflexion. Indispensable. Á court et à moyen terme, les réformes implicites dans l'application de la stratégie de Lisbonne ne peuvent se réaliser qu'à partir de l'interprétation habituelle de trois concepts qui en sont à la base: croissance, compétitivité, globalisation. Mais j'estime qu'il est indispensable d'entamer parallèlement une réflexion approfondie sur ces trois notions, car je crains (à la lumière d'études et analyses déjà en cours) que, telles quelles, elles ne sont pas durables. Quelques mots d'explication:
croissance. La réalité est faussée par l'interprétation purement quantitative de la croissance économique. Si, par exemple, une entreprise met au point un moteur d'automobile qui permet de parcourir 200 km avec un litre d'essence, les effets sont largement positifs (moins de pollution, moins d'importations de pétrole, etc.). Mais ce que retiennent les statistiques est la baisse d'activité de l'industrie pétrolière, donc de la croissance. Idem en cas de victoire contre une maladie épidémique: santé générale améliorée, moins de gens à l'hôpital, réduction du déficit de la sécurité sociale. Mais les statistiques indiqueraient une moindre activité de l'industrie pharmaceutique et des hôpitaux. Ce que je dis là est un peu simpliste ; c'est pour souligner l'exigence de la réflexion sur la notion même de la croissance, qui ne se résume pas en un pourcentage.
productivité. L'augmentation obsessionnelle de la productivité conduirait à fabriquer toujours davantage de biens, de plus en plus vite et à un moindre coût. Si la Chine, l'Inde et le monde en général atteignent le niveau de productivité européen, américain et japonais, il y aura un jour davantage de biens produits que de gens et de place pour les consommer. La productivité en hausse perpétuelle est un rêve délirant digne des «Temps modernes » de Charlie Chaplin. Les génies voient toujours mieux et plus loin.
mondialisation. La libéralisation totale des échanges dans tous les secteurs, agriculture y comprise, sans «règles du jeu» rigoureuses, est incompatible avec le modèle européen de société et avec le soutien aux pays les moins favorisés (on commence à s'en apercevoir pour les textiles, les bananes, le sucre). À suivre. (F.R.)