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Bulletin Quotidien Europe N° 8834
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Oui à la Constitution: les raisons de Jacques Delors

Une fois de plus, Jacques Delors fait la clarté. Il a expliqué, dans "Le Monde" du 23 novembre, pourquoi la Constitution doit être approuvée. C'est un sujet dont cette rubrique a traité à plusieurs reprises. Mais l'autorité de Jacques Delors est tout autre, et il présente ses arguments avec une clarté et une simplicité qui ne sont qu'à lui. Ses considérations dépassent la situation dans un pays. Je ne reproduis pas les aspects qui ne concernent que la France, pour mettre l'accent sur ce qui n'est pas lié à l'actualité immédiate. J'ajoute des têtes de chapitre, pour faciliter la lecture et identifier les sujets. A lui, la parole.

1. Le traité constitutionnel ouvre des portes. "Ce traité présente des avancées; alors, pourquoi s'en priver? Il apporte des progrès et il ne ferme aucune porte: si demain nous arrivons à convaincre une majorité d'Européens d'aller plus loin en matière d'intégration politique et sociale, on pourra le faire. L'Europe est déjà bien plus qu'un espace, même si elle n'est pas encore complètement une Europe-puissance (…). Qui peut penser que cette aventure exceptionnelle pourrait aller plus vite? Ne demandons pas l'impossible."

2. Un électrochoc salutaire pour l'Europe? "Autant on sous-estime ce que pourrait faire la France en Europe avec une vision, avec du cœur et du réalisme, autant on surestime la France en croyant qu'elle peut exiger ce qu'elle veut des autres. La victoire du 'non' à la Constitution n'ouvrirait pas une crise salutaire. Si les socialistes (français) optaient pour le 'non', ce serait un terrible saut dans l'inconnu pour leur parti, et aussi pour la France si les Français les suivaient, ce que je ne crois pas. Je suis pour que la France approuve le traité constitutionnel, pour qu'elle propose des coopérations renforcées et pour qu'elle se batte afin que l'UEM soit rééquilibrée. Ce traité est aussi révisable que le traité de Maastricht ou celui de Nice. Mais nous ne pourrons convaincre les autres de prendre parti pour des progrès futurs que si nous sommes dedans."

3. Différenciations, mais sans cassure. "Depuis qu'elle s'est élargie, l'Europe n'a avancé que par la différenciation: des délais de transition de sept à dix ans, voire des exonérations, ont été accordés. L'UEM n'aurait pas vu le jour s'il avait fallu attendre les 15 pays membres. C'est dans cet esprit qu'ont été conçues les coopérations renforcées. Mais une différenciation brutale née d'une crise n'est envisagée que par une partie des hommes politiques français, par personne d'autre ailleurs. Aucun pays n'a de goût pour cela."

4. L'UE est-elle trop libérale? "C'est une question de majorités, ce n'est pas lié au traité. L'Europe est actuellement marquée par une pensée dominante de tendance libérale, que je conteste sur de nombreux points. Ce n'est pas parce que votre équipe est en mauvaise posture que vous allez demander de changer les règles du jeu. C'est en se battant politiquement à l'intérieur de ces règles, au niveau des gouvernements, du Parlement européen, des acteurs sociaux, que la tendance actuelle peut être infléchie."

5. L'Union économique et monétaire est-elle déséquilibrée? "Je n'ai cessé de plaider, lors de la mise en place de l'UEM, pour un équilibre entre l'économique et le monétaire. Mais il n'y a pas eu le Pacte de coordination des politiques économiques, que j'avais proposé en 1997 pour équilibrer le Pacte de stabilité. Le déséquilibre subsiste."

6. L'Europe sociale est-elle inexistante? " J'ai lancé un dialogue régulier entre syndicats, patronat et institutions européennes. Trois conventions collectives ont été signées. On aurait pu continuer. La possibilité existe de légiférer sur les conditions d'hygiène, de santé et de sécurité sur les lieux de travail. La politique de cohésion économique et sociale existe: les aides aux régions ont vu leur montant multiplié par sept. Sur ces terrains, l'Europe peut apporter une valeur ajoutée: le traité constitutionnel ouvre toutes les possibilités. En revanche, la politique de solidarité et de sécurité sociale, l'éducation et la politique culturelle doivent continuer de relever des responsabilités nationales. Ce que les Etats doivent faire pour eux-mêmes, pour s'adapter à la nouvelle donne économique et technologique, l'Europe ne le fera pas pour eux (…). Il y a des pays où la social-démocratie a réussi à réduire le chômage, à réformer sans grabuge les systèmes de sécurité sociale pour tenir compte de la démographie. Donc, c'est possible."

7. Délocalisations et dumping fiscal. "Le problème des délocalisations se poserait avec ou sans l'Europe. Et puis, on ne peut pas faire des discours le dimanche contre les inégalités dans le monde et refuser le moyen pour les pays pauvres d'accéder à un minimum de développement et de bien-être. Il y a des leaders européens qui considèrent comme souhaitables non seulement la compétition entre acteurs économiques mais aussi entre les nations. Cette thèse, il faut la combattre, c'est elle qui menace l'Europe. Mais est-ce que nous la combattrions en disant non à la Constitution? Ceci reviendrait à déserter le champ de bataille, et nous priver de notre voix et de nos arguments. C'est la première fois qu'on a un projet politique d'ensemble." (F.R.)

 

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