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Bulletin Quotidien Europe N° 8826
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / au-delÀ de l'information, par ferdinando riccardi

STRATÉGIE DE LISBONNE: QUELQUES VÉRITÉS SUR LE "MODÈLE SCANDINAVE", LE PROGRÈS SCIENTIFIQUE ET LA SAUVEGARDE DU MODÈLE EUROPÉEN DE SOCIÉTÉ

La stratégie de Lisbonne et le "modèle scandinave". Le rapport Kok, en distribuant critiques et blâmes pour les retards et les lacunes dans la mise en oeuvre de la stratégie de Lisbonne par les Etats membres (voir cette rubrique des jours précédents) a fait une exception partielle pour les pays scandinaves de l'Union. Finlande, Suède et Danemark, sans avoir atteint la totalité des objectifs du programme, sont bien plus avancés que les autres Etats membres. En particulier, ils ont dépassé les objectifs de Lisbonne dans deux domaines essentiels: l'équilibre budgétaire et l'effort de recherche. L'objectif de consacrer à ce dernier les 3% du PIB a été par eux atteint, voire dépassé. Sur un plan plus général, Wim Kok a observé que les pays scandinaves ont obtenu les meilleurs résultats à propos de l'emploi, de la cohésion sociale, de la recherche et du développement technologique.

Ce n'était pas une surprise, car les données étaient déjà disponibles et chacun aurait pu en faire la constatation. Mais les phrases de Wim Kok ont frappé l'opinion publique, ou du moins ceux qui l'informent et la représentent, car en conférence de presse quelques questions ont été posées à ce sujet. Je pourrais résumer ainsi l'élément central de ces questions: les institutions communautaires et la plupart des gouvernements estiment souhaitable une réduction de la mainmise des dépenses publiques sur le PIB des Etats membres, une réduction de la part de l'Etat qui permettrait de libérer davantage de ressources pour l'initiative privée en dynamisant l'économie. Or, le rapport confirme que les pays scandinaves sont justement ceux dans lesquels la part du PIB retenue par l'Etat ne diminue pas, elle tend plutôt à continuer à augmenter et dépasse les 5O% dans tous les trois pays cités, qui sont pourtant en meilleure santé économique que les autres.

Il serait difficile de prétendre que les réponses des responsables politiques européens à cette question aient été particulièrement éclairantes. Romano Prodi n'a pas donné l'impression d'y avoir beaucoup réfléchi, en se limitant à qualifier de "surprenante" la constatation que le modèle scandinave de croissance fonctionne mieux que les autres, alors que les impôts sont particulièrement élevés. Le président du Conseil européen, Jan Peter Balkenende, a un peu glissé sur la question en observant qu'on pourrait en discuter longtemps et en observant que les "facteurs culturels" jouent sans doute un rôle.

Une raison très simple. N'étant pas soumis à la prudence qui s'impose parfois aux personnalités officielles, je me permets d'exprimer une opinion très simple: le modèle scandinave fonctionne mieux parce les administrations et la classe politique utilisent, de manière, je ne dirais pas parfaite (ça n'existe pas) mais plus efficace et plus honnête qu'ailleurs, la partie impressionnante du produit national qui leur est confiée. Les citoyens scandinaves qui confient à l'Etat plus de la moitié de la valeur de ce qu'ils produisent et qu'ils gagnent, savent que les écoles fonctionnent bien, que l'éducation est assurée à tous jusqu'à l'Université, que les soins de santé sont de bonne qualité, qu'aucun enfant n'est laissé dans la rue et que les mères célibataires sont assistées, et ainsi de suite. Pour reprendre une formule efficace que j'ai entendue de Jacques Delors, un citoyen danois paye beaucoup mais "il en a pour son argent". Dans combien de pays de l'UE pourrait-on en dire autant? C'est une question de méfiance et de gaspillages, et aussi parfois de corruption. Regardez le classement de la corruption par pays, établi par un organisme spécialisé très méritoire: les pays scandinaves sont toujours en tête de la liste des "moins corrompus", alors que d'autres Etats membres sont situés très en bas, à côté de quelques pays d'Europe centrale et pas loin des plus corrompus parmi les pays pauvres. Certes, d'autres facteurs "culturels", comme dirait M. Balkenende, jouent un rôle, mais l'essentiel est là: combien de peuples ont-ils assez confiance dans la classe politique et dans l'administration de leur pays pour lui confier de bon coeur la moitié et davantage du produit national ?

Je ne crois pas que les constatations du rapport Kok prouvent de manière définitive la supériorité d'un modèle de société sur un autre; elles sont simplement le résultat d'une meilleure utilisation de l'argent public, avec davantage de rigueur et moins de gaspillages et de corruption.

La société de la connaissance est incompatible avec l'immigration incontrôlée. Un autre aspect du rapport Kok appelle, à mon avis, quelques remarques. Le chapitre relatif à la "société de la connaissance" souligne logiquement l'exigence de concrétiser l'engagement de porter à 3% du PIB les dépenses consacrées à la recherche et de concrétiser le brevet européen (ce qui présuppose un minimum de souplesse de certains gouvernements à propos de la langue de brevets, si ardus à traduire, et superflus dans certaines langues). Mais il insiste en même temps avec vigueur sur l'exigence d'attirer en Europe chercheurs et scientifiques de haut niveau du monde entier. Le rapport demande que le "Sommet de printemps" (mars prochain) approuve un plan d'action spécifique à cet effet, qui élimine ou réduise les obstacles à leur mobilité aussi bien entre les Etats membres (notamment à l'égard des nouveaux adhérents) qu'en provenance des pays tiers. Les visas et les permis de travail pour ces catégories de personnes devraient être délivrés par des procédures souples et rapides, car seule cette souplesse assurera une efficacité réelle à la croissance des investissements pour la recherche, en évitant qu'elle finisse par gonfler la bureaucratie.

Sauf erreur, l'accueil facilité des chercheurs et des scientifiques représente l'unique référence du rapport Kok au problème de l'immigration. Les recommandations relatives au marché du travail réclament plutôt une stratégie efficace de formation tout au long de la vie (à définir, d'urgence, déjà au printemps prochain) et une stratégie pour le vieillissement actif (à définir en 2006). Les calculs délirants et démagogiques de certains organismes de l'ONU, selon lesquels l'Europe aurait besoin dans les prochaines décennies de quelques dizaines de millions d'immigrés, ne sont même pas évoqués. Le rapport Kok indique clairement que les objectifs de Lisbonne requièrent une tout autre politique fondée non pas sur des immigrations incontrôlées mais sur un niveau aussi élevé que possible de connaissances et de préparation des travailleurs, donc sur: une meilleure formation pour tous, la formation tout au long de la vie, la prolongation de la vie active afin de mieux utiliser les compétences accumulées et d'alléger le poids des pensions pour les nouvelles générations (c'est ça, le "vieillissement actif"). Ce sont les conditions indispensables pour la sauvegarde du modèle européen de société fondé sur les garanties sociales, la lutte contre les exclusions, le bon fonctionnement et l'équilibre de la sécurité sociale, des systèmes de santé efficaces et la lutte contre le travail au noir (qui profite aux employeurs qui trichent et aux trafiquants de chair humaine qui nourrissent l'immigration illégale).

Objectifs contradictoires. Il faudrait comprendre que la sauvegarde du modèle européen de société et l'arrivée de millions et millions d'immigrés sont deux objectifs parfaitement contradictoires. Ceux qui défendent les deux en même temps sont soit de mauvaise foi soit ingénus. Ceci ne signifie aucunement abandonner ou réduire l'aide aux pays pauvres ; au contraire. Dans ce domaine aussi, les pays scandinaves (plus les Pays-Bas et le Luxembourg) donnent l'exemple: ils sont les seuls Etats membres qui respectent, voire dépassent l'objectif de l'ONU pour l'aide aux pays pauvres (0,7% du produit national) en indiquant la voie. Aider les peuples en difficulté ne signifie pas les laisser à la merci des trafiquants de chair humaine qui mettent en péril la vie de femmes et enfants dans des trafics ignobles, mais dans la fourniture régulière et garanti de l'aide convenue, afin de favoriser les initiatives et le développement sur place, en responsabilisant les bénéficiaires afin qu'ils en fassent un usage aussi efficace, honnête et pacifique que possible.

Pour une politique démographique? Le Sommet des 4/5 novembre, en prenant acte de l'initiative de la France, l'Allemagne, l'Espagne et la Suède en faveur d'un "Pacte européen pour la jeunesse" (initiative résumée dans notre bulletin du 3 novembre p.10) indique que la lettre de MM.Chirac, Schröder, Zapatero et Persson souligne "le rôle important que jouent les facteurs démographiques dans le développement économique et social de l'Europe". La lettre affirme en effet que le Pacte européen pour la jeunesse que les "quatre" préconisent devrait prévoir en particulier "des actions nouvelles pour soutenir la démographie européenne", à côté de réponses efficaces au chômage des jeunes et à leurs difficultés d'insertion sociale et professionnelle. Un engagement pour la jeunesse est indispensable pour que le "modèle européen" puisse garder toute sa force, car les objectifs de croissance et de compétitivité reposent sur l'afflux de jeunes mieux éduqués et formés.

Les initiatives en ce sens devraient être définies d'urgence: les quatre signataires de la lettre estiment que le Pacte pour la jeunesse devrait être prêt en mars prochain afin que les chefs de gouvernement puissent en délibérer au Sommet de printemps. Ainsi, une initiative supplémentaire s'ajoute à celles indiquées dans le rapport Kok pour compléter la panoplie des instruments à mettre en oeuvre pour réaliser les objectifs de la stratégie de Lisbonne. Et ce supplément va dans la même direction: l'Europe doit compter sur ses propres forces, sur sa propre jeunesse, en faisant porter l'effort sur la formation (initiale et permanente), sur la prolongation de la vie active, en ajoutant pour autant que de besoin une politique démographique.

Refus d'intégration? Est-ce que je vais trop loin en estimant que ces choix (qui auparavant n'étaient pas aussi nets et évidents) sont notamment déterminés par l'exigence de cohésion sociale dans la population de l'Union? Le sursaut qu'on attend de l'Europe unie présuppose que les Européens partagent un certain nombre de valeurs qui n'ont rien à voir avec les convictions religieuses ou philosophiques de chacun, ni avec leurs choix politiques ni avec leurs orientations sexuelles, mais qui s'appellent liberté, tolérance, démocratie, égalité des femmes et des hommes, respect des autres. Ces valeurs s'imposent à tous ceux qui souhaitent vivre et travailler dans notre Europe communautaire. Face à quelques événements récents, on peut se demander si parfois les difficultés ne sont pas dues au refus d'intégration et à l'arrogance d'une partie des nouveaux arrivants davantage qu'aux réticences du pays d'accueil. (F.R.)

 

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