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Bulletin Quotidien Europe N° 8758
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Premières réflexions européennes sur une "solution alternative" pour le Kosovo? - Constat amer de M. Amato, M. Landaburu réclame un débat

La première fois. Eneko Landaburu, directeur général des relations extérieures à la Commission européenne, a été bien au-delà de l'expression diplomatique de sa vive préoccupation pour la situation dans la république Serbie/Monténégro (Kosovo compris). En répondant mardi aux questions des parlementaires de la commission compétente du PE (voir notre bulletin d'hier, page 3), il a dit en substance que la situation est très fragile, que plusieurs forces politiques souhaitent rompre l'union actuelle et que les évènements récents au Kosovo ont risqué de rendre la situation incontrôlable. "Les séparatistes existent", a-t-il a reconnu, en ajoutant que la Commission reste fidèle à l'orientation "sur laquelle nous sommes tous d'accord" (c'est-à-dire un Etat unitaire multiethnique respectueux des minorités), mais qu'en même temps "nous essayons de réfléchir à d'autres possibilités". C'est la première fois, à ma connaissance, qu'une personnalité officielle de l'Union reconnaît l'existence d'une réflexion sur des formules alternative, en appelant à un "vrai débat".

Le rêve évanoui. Sa prise de position est d'autant plus significative qu'elle suit de quelques jours un texte retentissant de Giuliano Amato (ancien Premier ministre italien et ancien vice-président de la Convention) qui préside actuellement une commission internationale formée de quinze personnalités (dont Jean-Luc Dehaene), chargée par la Fondation Bertelsmann et la Fondation Roi Baudouin d'examiner les perspectives d'adhésion des pays balkaniques à l'UE. La conclusion de M.Amato, à l'issue de la première phase des travaux, est résumée on ne peut plus clairement dans le titre de son texte (publié dans "Il Sole 24 ore" du 18 juillet): "Le rêve multiethnique s'évanouit dans les Balkans". Après une visite dans "ce qui survit en tant que république de Serbie et Monténégro" et de nombreux contacts et entretiens, M. Amato constate avec amertume que les arrangements institutionnels qui avaient été mis en place au Kosovo dans le but (louable en lui-même) de mettre fin aux conflits sur le terrain sont fondés sur le partage ethnique de toutes les responsabilités, avec un double effet négatif: a) un niveau extrêmement bas de "capacité de décision", ce qui annihile la possibilité pour l'Etat de fournir aux citoyens les services qu'ils attendent; b) l'absence de toute dynamique en direction de l'intégration des différentes ethnies. Tout ce qui a été obtenu a été le gel des conflits, mais il est fragile et provisoire, ainsi que l'ont prouvé les évènements de mars dernier. "On n'a pas le temps de s'émouvoir pour les anciennes persécutions serbes à l'égard des Albanais, et on se trouve confrontés aux cruautés albanaises à l'égard des Serbes". Ce qui est grave, selon M.Amato, c'est que pour les autorités de Belgrade la perspective d'un "paradis multiethnique" est totalement irréaliste, et que les plans qu'elles élaborent sont fondés sur "la création d'un système rigide d'apartheid". Un plan envisage la division du Kosovo en cinq cantons, en partie albanais et en partie serbes, reliés par des couloirs. Un plan alternatif, plus radical, prévoit de rattacher à la Serbie la partie nord de la zone, en laissant la partie sud à l'ethnie albanaise. L'un comme l'autre impliquent des déplacements de populations.

En Bosnie aussi. Giuliano Amato définit ces plans "une folie absurde" et il invite l'UE à rester fidèle au projet multiethnique. Et pourtant, il ne craint pas d'affirmer qu'un tel projet a échoué aussi en Bosnie-Herzégovine, où le système mis en place survit "seulement et exclusivement grâce à l'intrication des enclaves mono-ethniques". Il y a quelques jours, lors des cérémonies pour l'inauguration du pont de Mostar reconstruit, les autorités de l'UE ont à nouveau défendu le principe d'un seul Etat bosniaque fondé sur la coexistence des ethnies et la diversité culturelle. Mais les enquêtes journalistiques suscitées par la cérémonie n'étaient pas encourageantes. Un délégué des étudiants universitaires musulmans, Adnic Hasic (Croates et musulmans ont développé des universités séparées, forcément de piètre qualité selon le journaliste) a déclaré à Christophe Lamfalussy: "Nous entendons aujourd'hui de très jolies paroles. Mais comment peut-on être un Etat quand 60% de la population ne le souhaite pas?"

Le problème est de comprendre pourquoi "la tradition de coexistence multiconfessionnelle et multinationale qui a caractérisé cette partie du monde depuis au moins 500 ans" (paroles de Lord Paddy Ashdown, Haut Représentant de l'ONU en Bosnie) ne fonctionne plus aujourd'hui. Sans oublier que les donneurs d'aide commencent à se fatiguer de porter à tour de bras un Etat qui ne s'émancipe pas.

Pour le Kosovo, Eneko Landaburu a raison d'appeler une réflexion sur "d'autres possibilités", alors que Giuliano Amato fonde trop ses convictions sur des principes abstraits. C'est une lourde responsabilité que d'imposer la coexistence à celui qui la rejette, car on devient coresponsable de ce qui arrive ensuite. Il faut au moins écouter ceux qui vivent sur place. Et rappeler sans cesse que l'adhésion à l'UE présuppose la fin des conflits et la réconciliation, principe qui est à la base de toute l'aventure de l'intégration européenne. (F.R.)

 

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