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Bulletin Quotidien Europe N° 8745
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Les socialistes français et la Constitution européenne: quelques considérations à propos d'une attitude déraisonnable

Renoncer à un rôle de guide. J'avais cru, dans mon ingénuité, qu'après la réponse cinglante de Michel Rocard aux courants du Parti socialiste français favorables au rejet de la Constitution européenne (voir cette rubrique du 15 avril dernier), la question était réglée: les opposants à la ratification ne représentaient que des franges minoritaires, certes libres de s'exprimer mais sans influence réelle sur l'attitude du Parti. Eh bien, il semble que ce n'est pas le cas, et que même l'ancien premier ministre Laurent Fabius entretient des doutes. S'agissant d'une affaire interne à un parti politique d'un Etat membre, on pourrait considérer que l'on n'a pas à s'en occuper au niveau européen. Mais c'est en réalité aussi une affaire européenne, car au sein du nouveau Parlement européen, les socialistes français constituent la délégation nationale la plus nombreuse du groupe socialiste: 31 députés, face à 24 Espagnols, 23 Allemands et 19 Britanniques. Ils pourraient donc avoir un rôle de leader dans ce groupe. Mais avec leurs réticences à propos de la Constitution, ils sont mal partis. La preuve: Martin Schulz, président de ce groupe politique (le second en importance dans le nouveau PE), a affirmé dans sa première conférence de presse la volonté et le devoir du groupe de se battre pour les objectifs de la campagne électorale socialiste. Il en a cité quatre, dont "la lutte en faveur de la ratification de la Constitution". Bien entendu, il peut exister des minorités au sein d'un groupe parlementaire, respectables comme toutes les minorités en démocratie; mais le résultat est que la délégation française, au lieu de jouer un rôle de guide, s'isole sur une question cruciale (avec quelques autres membres du groupe). Ce n'est pas moi qui le dit, mais les membres majoritaires qui se sont logiquement prononcés en faveur de la Constitution. Voici un florilège de déclarations (recueillies par Jean Quatremer, de "Libération"). Richard Corbett: "les Français prendraient une responsabilité incroyable: faire échouer l'entreprise européenne afin de gagner quelques points dans les sondages". Enrique Baron Crespo: " Il n'y a pas d'états d'âme parmi les socialistes européens" (qui sont donc compacts pour la Constitution). Thijs Berman: "les arguments contre la Constitution sont exactement ceux employés par les gauchistes chez nous". Et Richard Corbett, déjà cité, concluait: "S'ils s'opposent à la Constitution, ils seront les seuls socialistes en Europe à le faire."

Ces réactions me rappellent le cri du coeur de Michel Rocard en avril dernier, selon qui rejeter le projet de Constitution est "insensé", parce que "adopter la Constitution proposée par la Convention, c'est se doter de règles du jeu. Celles-ci sont neutres (…) Le texte affirme la nécessité d'une protection sociale pour tous et de services publics de qualité. C'est un mensonge de vouloir faire croire le contraire. Il y a chez certains socialistes une folie perfide, inintelligente et dangereuse qui me stupéfie." Il n'est pas étonnant que, selon l'enquête déjà citée de Jean Quatremer, ce soient des parlementaires socialistes français qui aient enterré la possibilité que Michel Rocard soit élu président du Parlement européen…

Quelques parlementaires ne sont pas le parti. Il faut toutefois souligner que ce n'est pas le Parti socialiste français en tant que tel qui s'oppose à la Constitution. Le secrétaire de ce parti, François Hollande, s'est clairement prononcé pour le "oui", ainsi que plusieurs membres éminents, et la majorité du parti est avec eux. Dominique Strauss-Kahn (qui est considéré par plusieurs observateurs comme un candidat futur à la présidence de la République) a, dans une interview, invité Laurent Fabius à surmonter ses hésitations parce que "ses préventions légitimes ne peuvent pas résister face aux conséquences historiques d'un non socialiste", en expliquant: "les militants partisans d'une Europe forte qui considèrent que le texte ne va pas assez loin, je les comprends. Ceux qui ne croient pas en l'Europe, je les combats (…) On ne peut pas condamner un pas en avant sous prétexte qu'on n'a pas obtenu la totalité de son choix."

Il existe des raisons d'espérer que la délégation française au sein du groupe socialiste du PE évoluera dans le bon sens. L'éviction incompréhensible d'Olivier Duhamel (l'un des vrais protagonistes de la Convention d'où la Constitution est sortie, auteur d'un des livres les plus brillants et utiles à ce sujet) n'a certes pas renforcé cette délégation, mais Pervenche Berès est heureusement toujours là, et c'est avec confiance et plaisir que je salue le retour de Pierre Moscovici, qui connaît et comprend les enjeux et les dossiers.

J'ai trop parlé d'un aspect particulier de la machinerie parlementaire? Si c'est le cas, je m'en excuse, mais en formulant deux considérations: a) il faut parler du Parlement afin d'aider l'opinion publique à comprendre que celui-ci, désormais co-législateur à égalité avec le Conseil, aura de plus en plus d'influence sur les choix de société et sur la vie de chaque citoyen de l'Union; b) si la Constitution était rejetée par la France, sa disparition serait acquise et les conséquences incalculables. Nous devons tous y réfléchir, y compris les parlementaires français du groupe socialiste du PE. (F.R.)

 

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