Les souhaits et la contrainte. Il faut s'y résigner: nous serons tous moins libres et davantage soumis à des contrôles et à des contraintes, dans la nouvelle phase de lutte contre le terrorisme qui nous attend. Il faut l'accepter de bon gré, car les terroristes sont descendus au dernier degré de l'ignominie et notre société a le devoir de protéger les enfants, les femmes et les citoyens en général. J'ai déjà consacré à cette problématique un long paragraphe de cette rubrique du 24 mars, mais je dois y revenir, à cause de certaines réactions critiques à des mesures que l'Europe est contrainte de prendre. Les vrais souhaits et intentions de l'Europe sont suffisamment prouvés par ses réalisations précédentes, et ce n'est pas sa faute si elle doit partiellement, et provisoirement, faire marche arrière. Le problème est de respecter l'équilibre entre les restrictions et les libertés individuelles, qui doivent être sauvegardées dans toute la mesure du possible.
Ces libertés et les droits des citoyens avaient atteint dans la plupart des pays européens un niveau rarement connu dans l'histoire de l'humanité, et l'Union européenne était en train de transférer cette situation au niveau communautaire: les contrôles aux frontières avaient disparu dans l'espace Schengen, prendre l'avion était devenu aussi simple que de prendre le tram, et ainsi de suite. Nous savons à qui est due l'exigence de rétablir contrôles et contraintes. Le Royaume-Uni s'est longuement efforcé de maintenir la totalité de ses conquêtes en matière de libertés individuelles, mais il doit lui aussi se résigner à instaurer certaines limites à la liberté de dire et d'imprimer ce que l'on veut, parce que les fanatiques en avaient profité pour inciter à la haine et aux meurtres. La manière dont les terroristes ont profité des libertés européennes pour organiser chez nous leurs réseaux assassins et préparer leurs attentats, ainsi que la duplicité perfide avec laquelle ils ont parfois utilisé la citoyenneté obtenue dans l'un de nos pays pour organiser plus facilement leurs méfaits, obligent les autorités des Etats membres et les autorités européennes à introduire des restrictions non souhaitées et désagréables, qui nous frappent tous. Prendre l'avion devient de plus en plus une corvée, tellement les contrôles des documents et des bagages sont devenus sévères. Le Portugal a déjà annoncé qu'il devra suspendre certaines dispositions du Traité de Schengen (suspension temporaire autorisée par ce Traité) à l'occasion du prochain championnat européen de football qu'il organise, afin de réduire les risques d'attentats. Ensuite, la Grèce devra en faire autant pour accueillir les Jeux olympiques. Pour se rendre aux Etats-Unis, les Européens vont devoir (en attendant les passeports qui permettront d'identifier avec certitude leurs porteurs) se soumettre au prélèvement des empreintes digitales.
Les immigrés en subissent eux aussi les désagréments. Il est évident que le renforcement des précautions aura des effets aussi sur les immigrés, qui seront eux aussi soumis à des contrôles renforcés et à des restrictions supplémentaires. Deux principes fondamentaux qui, par le passé, n'ont pas été affirmés et appliqués partout avec suffisamment de rigueur, doivent, à mon avis, être soulignés:
a) ceux qui acquièrent la citoyenneté d'un pays de l'Union ne constituent pas une espèce de "communauté transversale" par-dessus les frontières nationales des Etats membres. Il n'existe pas dans l'UE une communauté officielle turque, ou kurde, ou maghrébine ou autre, mais simplement des Allemands, des Français, des Belges, etc. d'origine turque, ou algérienne, ou kurde ou autre, qui ont évidemment le droit de rester fidèles aux croyances, aux traditions et au mode de vie de leurs pays d'origine, mais ne constituent d'aucune manière une communauté séparée dans le pays dont ils sont devenus citoyens;
b) les législations et réglementations du pays d'accueil s'appliquent dans leur totalité aux nouveaux citoyens. C'est l'évidence même; et pourtant on a connaissance de certaines "revendications" ahurissantes, par exemple celle de séparer dans les piscines scolaires les gamins et les gamines, d'interdire à un docteur/homme de soigner les femmes de certaines origines, pour ne pas parler de l'incroyable faiblesse à l'égard des mutilations sexuelles. Toutes les lois et réglementations concernant l'égalité des droits hommes/femmes doivent être rigoureusement respectées. Je trouve quelque peu ridicule l'acharnement contre le voile (par lequel une femme affirme simplement ses convictions personnelles, et c'est son droit) et en même temps la tolérance à l'égard de discriminations tellement plus graves.
Ces affirmations risquent de déplaire à quelques forces politiques, mais les principes cités ne relèvent pas de la droite ou de la gauche, mais tout simplement de la Charte des droits fondamentaux. Parmi ces droits, on ne peut pas choisir: y figurent aussi le droit d'asile et au regroupement familial, la lutte contre l'exclusion sociale, la protection des données personnelles. En ce moment, l'accent est mis sur la lutte contre le terrorisme, et c'est compréhensible, mais à la condition de ne pas oublier tout le reste. (F.R.)