Pour terminer les quelques considérations développées hier et avant-hier à propos de la relance de l'entente franco-allemande (voir cette rubrique du 24 et du 25 septembre), il reste à ajouter quelques remarques sur les deux sujets les plus politiques: la Constitution européenne et l'Europe de la défense. En fait, les conclusions du président Chirac et du chancelier Schröder à ce sujet ont pris toute leur importance un jour plus tard, lorsque le Premier ministre britannique Tony Blair s'est aligné sur leur position.
Le Royaume-Uni est d'accord avec les six pays fondateurs. On savait déjà que la France et l'Allemagne soutiennent le projet actuel de Constitution et estiment que le débat qui s'est déroulé au sein de la Convention ne doit pas être recommencé entre les chefs de gouvernement. Le gouvernement britannique avait déjà donné des indications dans le même sens (voir notamment notre bulletin du 11 septembre p.7), mais pas suffisamment claires à première vue, car une partie de la presse continuait à situer le Royaume-Uni parmi les pays favorables à la réouverture de la négociation au sein de la CIG. Les équivoques ne sont plus possibles, car M.Schröder a pu affirmer: "nous estimons ensemble qu'il ne faut pas toucher au résultat atteint par Valéry Giscard d'Estaing, car si l'on rouvre la discussion un nouveau consensus sera difficile à atteindre". Je ne crois pas à une sorte de "conversion" du Royaume-Uni qui se serait aligné sur les ambitions communautaires les plus élevées; plus simplement, le gouvernement britannique considère que le résultat de la Convention ne contient pas d'éléments incompatibles avec les orientations de son pays et que les concessions faites (indéniables, par rapport aux positions de départ) sont acceptables de son point de vue. Les interprétations officielles du projet de Constitution continueront donc à diverger: les six pays fondateurs et, dans l'ensemble, les institutions européennes mettront encore l'accent sur les progrès que cette Constitution apporte, alors que les autorités britanniques s'efforceront, pour des raisons tactiques, à en minimiser la portée, en insistant sur le rôle accru des gouvernements (le président stable du Conseil européen!) davantage que sur le renforcement des pouvoirs du Parlement européen. Ce n'est pas grave, car pour le moment l'essentiel est la réussite de la CIG, et de ce point de vue le ralliement britannique à la position de principe des "Six" est positif et mettra en difficulté l'un ou l'autre des pays réticents.
Confirmation sans surprise à propos de la défense. Je ne crois pas que le mini-sommet France, Allemagne, Royaume-Uni ait modifié les éléments de base des positions respectives sur l'Europe de la défense. L'ouverture de Tony Blair sur la possibilité d'opérations militaires européennes sans le soutien de l'OTAN (à mettre en oeuvre soit à 25, si le consensus existe, soit entre les Etats membres intéressés) a été considérée par quelques commentateurs comme un pas décisif. En fait, à mon avis, ce pas était implicite dans l'acceptation du projet de Constitution, qui prévoit la possibilité d'une "coopération structurée" en matière de défense entre les pays qui le souhaitent. J'ai l'impression que Tony Blair utilise dans ce domaine une tactique analogue à celle qui lui a réussi à propos de la Constitution: faire des concessions raisonnables qui satisfont les pays plus ambitieux et qui permettent au Royaume- Uni de rester ferme sur ce qu'il considère comme l'essentiel (règle de l'unanimité en matière fiscale ainsi que pour la sécurité sociale, pour les aspects essentiels de procédure pénale et pour le système des ressources propres). Il en sera de même en matière de défense: les concessions sont perçues comme des progrès remarquables, mais le moment est encore loin (en admettant qu'il arrive) où les ambitions britanniques seront comparables à celles de la Belgique, de la France et de l'Allemagne.
Je soulignerais plutôt, en ce domaine, des déclarations positives en provenance de certains pays d'Europe centrale, comme la Hongrie. Ce sont des développements à suivre.
La présidence à sa place. J'évoque pour terminer le caractère restreint du mini-sommet de Berlin parce qu'il en a été beaucoup question aussi bien en Italie qu'en Espagne. Selon certaines sources, Silvio Berlusconi et Jose-Maria Aznar auraient souhaité y participer. Le premier, j'estime qu'il n'aurait pas dû y aller même pas s'il avait été invité, de la même manière que le Premier ministre grec n'avait pas accepté l'invitation au Sommet "défense" des pays les plus ambitieux (France, Allemagne, Belgique, Luxembourg). Le président du Conseil européen ne doit pas s'associer à des réunions dont la participation est limitée; c'est lui qui éventuellement prend les contacts appropriés pour préparer les réunions ouvertes à tous les Etats membres. Quant à M.Aznar, on ne doit pas oublier que les trois du mini-sommet sont membres du Conseil de sécurité de l'ONU et souhaitaient se concerter en vue du débat sur l'Irak. Sans oublier que la participation espagnole aurait fait capoter un résultat significatif de la réunion: l'accord sur le soutien au projet Giscard d'Estaing de Constitution. Résultat qui n'est pas loin d'avoir constitué le succès principal du mini-sommet. (F.R.)