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Bulletin Quotidien Europe N° 8544
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'Europe a défendu à Cancun sa civilisation, sa nature, sa souveraineté et le principe d'une mondialisation maîtrisée respectueuse de l'environnement

Quelques éléments de preuve. Comme prévu, la polémique à propos de la réunion de Cancun et des responsabilités de l'échec est loin d'être terminée. J'ai été invité à justifier par des éléments concrets les cinq "constatations" énoncées hier dans cette rubrique à propos des répercussions qu'aurait sur l'agriculture européenne et sur l'agriculture des pays les plus pauvres (africains surtout) l'acceptation des demandes du groupe de Cairns et du groupe des 21 dans le domaine agricole. C'est une demande légitime. Une bonne partie des "médias", plusieurs Organisations non gouvernementales (ONG) et quelques parlementaires européens ont inventé l'existence à Cancun d'une position homogène du "groupe des 21", des pays pauvres et des mouvements de paysans tels que "Via Campesina". Cette position se serait heurtée à l'opposition des Etats-Unis et de l'Union européenne, laquelle se serait opposée aux revendications des pays en développement et des représentants des agriculteurs. Je considère que cette présentation est totalement fausse. Voici quelques éléments à l'appui de ma position:

1. Le hara-kiri d'un paysan coréen a logiquement ému tous ceux qui étaient à Cancun ainsi que l'opinion publique internationale. Mais ce geste tragique a été effectué contre l'ouverture des marchés agricoles, donc en opposition aux demandes du "groupe des 21" (qui réclament une libération totale du commerce des produits de l'agriculture). Voici l'explication d'une organisation paysanne: "les agriculteurs coréens étaient assez impressionnants. Il faut les comprendre. Avant, ils faisaient partie de la classe moyenne. Aujourd'hui, ce sont vraiment des pauvres. Le gouvernement a ouvert les frontières, ils ont été inondés de riz étrangers. Ils sont ici pour dire que ce n'est plus possible de travailler comme ça." (témoignage recueilli par "Le Soir" de Bruxelles). C'est exactement le sort qui attend les cultivateurs européens de riz si les importations sont totalement libéralisées: finie cette production, finies les "zones humides" écologiquement indispensables. Vu que le hara-kiri ne fait pas partie de notre culture, les cultivateurs européens iraient grossir le nombre des habitants des banlieues des grandes villes, sans perspectives et sans espoir. On demandera aux démagogues d'aller expliquer cette situation dans les régions concernées.

2. Les paysans mexicains ont manifesté à Cancun, avec la même vigueur désespérée, contre l'ouverture des frontières aux produits agricoles des Etats-Unis. Voici ce qu'a déclaré José Bové dans une interview: "La zone de libre-échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique est en train de faire des ravages. Depuis le 1er janvier 2003, avec l'ouverture totale des échanges agricoles, 800.000 paysans mexicains ont été chassés de leurs terres, parce que le prix du maïs s'est complètement effondré" (à cause des exportations subventionnées, et génétiquement modifiées, des Etats-Unis)

3. La "Coordination paysanne européenne" (CPE), membre de l'association internationale "Via Campesina" déjà citée, a pris fermement position en faveur du droit de chaque peuple à sa "souveraineté alimentaire", donc contre la libération totale des échanges agricoles et contre la suppression intégrale des subsides à l'agriculture. Sur ces deux aspects, la CPE affirme dans sa dernière prise de position: a) "le Brésil, l'Inde et la Chine (note: têtes de file du "groupe des 21" qui réclame l'ouverture totale des marchés et la suppression de tous les subsides agricoles, pas seulement des subventions à l'exportation) défendent les intérêts de leurs firmes d'exportation et non ceux de leur immense population;" b): "les soutiens agricoles peuvent être légitimes, à condition qu'ils ne servent pas à exporter à bas prix".

4. "Via Campesina" a inclus parmi ses revendications "une augmentation des subsides pour défendre les petits producteurs". Il faut un certain mépris de la vérité et de l'objectivité pour présenter la position des organisations des petits paysans comme étant alignée sur celle du "groupe des 21".

5. Les calculs et les prévisions de la Banque mondiale sur les effets positifs d'une libéralisation totale des échanges agricoles sont, à mon avis, l'un des exercices les plus bureaucratiques et théoriques que l'on puisse concevoir. Les prétendus experts de cet organisme, frappés par une crise aiguë de démagogie, ont affirmé dans leur dernier rapport que la suppression des obstacles aux échanges aurait comme résultat une explosion des exportations agricoles des pays pauvres, si bien qu'en dix ans 140 millions de personnes sortiraient de la situation de pauvreté. Or, des évaluations sérieuses indiquent que la cause principale de la pauvreté en Afrique est représentée par les conflits, qui provoquent 80% des famines ou des difficultés alimentaires. Aujourd'hui, la famine sévit dans certaines zones d'Afrique qui ne l'ont jamais connue et dont les conditions naturelles peuvent assurer aisément l'autosuffisance alimentaire. Pas un mot sur cet aspect dans le document de la Banque mondiale. Libérez les échanges agricoles, et le bien-être sera là.

6. Pour les vrais pays pauvres (dont ni le groupe de Cairns ni le groupe des 21 ne sont représentatifs), la priorité n'est pas représentée par les exportations, qui provoquent la monoculture à l'avantage des multinationales et des grands commerçants et qui détruisent les agricultures locales, mais par la reconquête de l'autosuffisance alimentaire. Ecoutons le fondateur de l'association "Terre solidaire": "Les décideurs sont déconnectés de la réalité. Ils n'écoutent pas la base. Il faut réapprendre aux paysans la notion de l'autosuffisance alimentaire. Ce n'est pas le commerce, mais ce sont le climat, le terrain, qui règlent l'agriculture; pas une poignée de pays ni la finance. On doit mobiliser les citoyens. L'OMC dérègle l'agriculture. Cela va enrichir les gros producteurs, au détriment des petites exploitations."

Des reproches contradictoires. Il est possible de tirer, de ce modeste florilège de faits et de prises de position, une certaine doctrine de la politique mondiale à suivre pour, à la fois, combattre les famines et les insuffisances alimentaires et sauver autant que possible le milieu naturel. Je n'hésite pas à affirmer qu'à mon avis, les positions les plus proches de cette politique internationale souhaitable sont celles de l'Europe, tellement mal comprises, mal présentées, faussées parfois dans leur signification et dans leurs intentions. D'une part, on a accusé Pascal Lamy et Franz Fischler (ainsi que les ministres qui ont approuvé la position européenne de négociation) de céder aux sirènes du libre-échange et d'abandonner la nécessaire protection de l'agriculture européenne. Du côté opposé, on reproche aux mêmes personnes une position prétendument protectionniste et insuffisamment ouverte aux besoins et aux exigences des pays pauvres. Ces deux griefs sont parfaitement contradictoires. Et il ne s'agit pas simplement d'ignorance et de mauvaise compréhension! La mauvaise foi est parfois évidente, et les préjugés de nature politique apparaissent en pleine lumière.

Qui rejette les règles sur l'environnement et les droits sociaux? Il est connu que les organisations internationales de travailleurs réclament une "clause sociale" dans les règles commerciales mondiales, et que plusieurs pays (l'UE en particulier) en font de même à propos d'une clause environnementale qui garantisse pour l'essentiel le caractère durable de la production agricole. Or, comme l'a confirmé, par exemple, le journal "Les Echos", ces demandes "se heurtent aux réticences de nombre de pays en développement qui suspectent des intentions protectionnistes déguisées". Ceci n'a pas empêché Francis Wurtz, président du groupe parlementaire "Gauche unitaire européenne - Gauche verte nordique" au sein du PE, de dénoncer dans une déclaration "la faute historique de l'UE qui a fait chorus avec l'arrogance des Etats-Unis au lieu de sceller une alliance stratégique avec la myriade de pays appelant à un nouvel ordre dans les échanges mondiaux, capable de faire passer le développement des capacités humaines et la préservation de l'environnement avant les lois impitoyables du libre-échange". Où M.Wurtz a-t-il trouvé "une myriade de pays" favorables à introduire dans la négociation commerciale la préservation de l'environnement, alors que l'UE est pratiquement isolée dans cette position?

La mauvaise foi en plus. Encore un exemple. L'échec de Cancun a fait capoter les quelques résultats positifs qui paraissaient acquis (ou presque), comme le début de solution équitable au drame des pays africains producteurs de coton, ruinés surtout par l'énorme production subventionnée des Etats-Unis, et un peu aussi par la petite production européenne tout autant subventionnée. Ceux qui ont exulté pour le résultat de Cancun ne se sont pas du tout préoccupés de ses effets pour les quatre ou cinq pays africains en cause. Non, je me trompe: la parlementaire européenne Caroline Lucas l'a fait (tout en noyant ses regrets dans une prétendue unité des pays en développement, du mouvement écologiste et de la société civile). Dans les déclarations des autres, la satisfaction politique pour l'échec de l'OMC a primé sur le drame de ces pays.

Tout aussi fausses, et en plus de mauvaise foi, sont les accusations en sens opposé de Philippe de Villiers et Dominique Souchet selon lesquelles la Commission européenne "veut imposer un modèle de libre-échange agricole planétaire". La mauvaise foi est, à mon avis, prouvée par le fait que MM. de Villiers et Souchet se référaient à un article dans lequel Pascal Lamy et Franz Fischler ont écrit textuellement: " Avec les pays à faible revenu, nous partageons le souci de ne pas ouvrir l'agriculture aux grands vents du libéralisme. Cela se ferait au détriment des populations les plus pauvres. Le maintien de protections à la frontière, pour ceux qui le souhaitent, est non seulement légitime mais nécessaire." Et ils avaient invité les participants à la réunion de Cancun à "abandonner l'illusion que nous sacrifierons l'agriculture européenne à la réussite du reste du programme de Doha." Quelques jours plus tard, Pascal Lamy avait ajouté: "Si les pays en développement pensent que toute subvention à l'agriculture doit disparaître, nous ne serons pas d'accord. On risque de ne plus pouvoir faire d'agriculture en Europe. C'est un problème de souveraineté européenne."

De son côté, le ministre français de l'Agriculture Hervé Gaymard a défendu les préférences que l'UE octroie aux pays ACP, a affirmé l'exigence de s'occuper des prix des matières premières (qui se sont effondrés pour le café et la cacao, sans aucune responsabilité des politiques communautaires) et il s'est demandé si "les questions de développement ne sont évoquées que par hypocrisie, pour masquer les intérêts commerciaux des grandes puissance exportatrices". Ce qui paraît parfois de plus en plus évident. (F.R.)

 

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