Les atouts de l'Italie. La Présidence italienne du Conseil est-elle en mesure de faire face à la tâche délicate et ardue décrite dans cette rubrique d'hier pour préparer efficacement la CIG (Conférence intergouvernementale) qui doit approuver le traité constitutionnel? Est-elle entourée de la confiance nécessaire de ses partenaires et des institutions communautaires? J'estime que si certaines conditions sont satisfaites, la réponse peut être positive, malgré les réserves exprimées par l'un ou l'autre gouvernement. Je n'ai pas l'intention de minimiser les quelques incidents désagréables qui ont assombri en juillet les premières semaines de cette présidence, ni les quelques écarts à la ligne traditionnelle pro-européenne de l'Italie. Mais je tiens compte en même temps de la permanence dans ce pays d'une base solide de soutien au choix communautaire, soutien enraciné dans les institutions de l'Etat, dans les traditions politiques et dans le sentiment populaire.
Lecteur, as-tu constaté la différence entre les textes officiels de la présidence du Conseil et certaines prises de position informelles ou improvisées de tel ou tel ministre, fût-ce même le Premier ministre? Le programme général présenté devant le Parlement européen et les programmes sectoriels annoncés pour les différentes formations du Conseil sont en ligne avec l'orthodoxie communautaire et avec les objectifs qui sont ceux de l'Union pour les quatre mois qui nous séparent de la fin de l'année. Ceci aussi bien pour les aspects économiques et techniques que pour les aspects plus politiques, comme la volonté de terminer la CIG en décembre en sauvegardant le résultat de la Convention. L'orientation du programme présidentiel prouve la solidité de la tradition pro-européenne de l'administration nationale en général et du ministère des Affaires étrangères en particulier. Et c'est le premier élément positif.
Le deuxième élément concerne l'attitude du président de la République. Ses pouvoirs sont bien délimités et Carlo Azeglio Ciampi n'est pas homme à les dépasser. Mais il représente une garantie, et il n'hésite pas à prendre des initiatives lorsqu'il l'estime opportun. C'est lui qui, au moment où la Convention paraissait hésiter sur la voie à suivre et l'affaire de l'Irak divisait les États membres, avait écrit personnellement aux chefs d'État des pays fondateurs en suggérant que les « Six » signent un document commun qui aurait rappelé l'esprit de l'entreprise européenne. Les réactions avaient été, en principe, nettement favorables, et les chefs d'État - du président allemand au président français, de la reine des Pays-Bas au roi des Belges et au Grand-Duc de Luxembourg - avaient reconnu le rôle et la responsabilité des Six. L'initiative avait en définitive échoué, malgré plusieurs réunions diplomatiques, en raison des divergences entre la France et l'Allemagne d'une part, les trois pays du Benelux d'autre part, sur certains aspects de la structure institutionnelle de l'Europe future, et à cause de la position prise par l'Italie dans l'affaire irakienne. Mais, pour M.Ciampi, il ne pouvait pas y avoir de doutes: la place de l'Italie est dans la « vieille Europe », si l'on devait prendre au sérieux la définition imbécile du ministre américain de la Défense.
Le poids des "anciens" et l'actualité d'Altiero Spinelli. Le troisième élément positif, j'ai déjà eu l'occasion de le citer dans cette rubrique: c'est l'activité intense de ceux qui, traditionnellement, soutiennent depuis toujours en Italie la cause européenne, que ce soit dans le cadre des autorités officielles ou en marge de celles-ci. Emilio Colombo, ancien président du Parlement européen, et Giulio Andreotti, qui a présidé quelques sessions décisives du Conseil européen et les anciens Commissaires européens Cesidio Guazzaroni et Emilio Pandolfi au sein du « Groupe des Dix », apportent au débat politique leur expérience et leurs convictions intactes ; et ce ne sont que des exemples. Je considère aussi comme significatif le retour d'Altiero Spinelli d'un double point de vue: sa réévaluation en tant que personnage-clé de la construction européenne, et le caractère actuel de sa pensée et de ses textes, à partir du « Manifeste de Ventotene » de 1941 jusqu'au projet de Constitution européenne qu'il a réussi à faire voter en 1984 par le Parlement européen (et qui anticipait largement le projet actuel). Le fait qu'un écrivain de la qualité de Luciano Angelino ait consacré à l'action d'Altiero Spinelli un essai approfondi(1), et qu'une partie de la presse ait établi un lien entre ce livre et la CIG qui va s'ouvrir, est significatif.
L'analyse de M.Padoa-Schioppa. En attendant de parler plus amplement de cet essai (dans notre « Bibliothèque européenne » hebdomadaire), je veux citer un aspect de la préface de Tommaso Padoa-Schioppa, membre du Directoire de la Banque centrale européenne, qui analyse et explique l'attitude actuelle du gouvernement italien à l'égard de l'Europe. Il indique les deux facteurs essentiels du comportement parfois ambigu ou contradictoire de la majorité actuellement au pouvoir en Italie. Le premier est son caractère hétérogène. Y cohabitent quelques « héritiers conscients de la grande tradition de la démocratie chrétienne européenne comme M. Casini et M. Follini, des mouvements comme l'Alliance Nationale qui depuis peu de temps se sont rapprochés de positions modérées, et une émulsion instable de xénophobie et de fédéralisme comme la Lega (qui a défini soviétique l'Union européenne) » avec en plus « des personnages extraits du monde des affaires et des professions, pauvres de connaissances et de mémoire, dépourvus de boussole ». Le seul élément commun à cet ensemble disparate est la volonté de « changer de route coûte que coûte » par rapport au passé. Le deuxième facteur qui détermine la cacophonie actuelle est, selon M.Padoa-Schioppa, « la lenteur de l'apprentissage des affaires européennes: l'Europe unie est une idée grande et simple, mais l'UE est une machine extrêmement complexe. Il faut du temps pour comprendre comment elle fonctionne, pour en apprendre le vocabulaire, les engrenages, les procédures, pour situer le moment et le lieu où les décisions se forment et pour pouvoir y exercer une influence (...). Le fait que pendant 50 ans l'Italie ait fait en Europe une grande politique est méconnu, comme sont méconnus les avantages incommensurables qu'elle en a tirés. La méconnaissance amène à estimer qu'il n'existe d'autre moyen pour se faire entendre en Europe que d'élever la voix et revendiquer l'intérêt national. Il arrive ainsi que la continuation de l'œuvre soit aujourd'hui incertaine, au moment où l'Europe et l'Italie en ont tellement besoin. »
Un apprentissage difficile. Les différents éléments rappelés par le membre italien du Directoire de la BCE caractérisent la nature étrange (du point de vue européen) du gouvernement italien. En fait partie un adversaire de toujours de l'Europe communautaire, Antonio Martino, qui prolonge en tant que ministre de la Défense la politique qu'il avait suivie en son temps en tant qu'éphémère ministre des Affaires étrangères, lorsqu'il s'opposait à la participation italienne à la monnaie unique. M.Martino partage la vision britannique selon laquelle l'UE devrait représenter sur l'échiquier mondial un « pôle unique » avec les Etats-Unis. Les préjugés anti-européens d'autres membres du gouvernement dérivent essentiellement d'une ignorance abyssale de la réalité européenne, à laquelle s'est ajouté le comportement aberrant du sous-secrétaire d'Etat au tourisme lorsqu'il a insulté les touristes allemands, qui représentent la première source des recettes touristiques nationales. Le vice-premier ministre Gianfranco Fini avait commenté: « un imbécile, c'est un imbécile », et je n'ai rien à ajouter à cette définition lapidaire. En même temps, les ministres pro-européens ou ceux qui sont en train d'apprendre petit à petit ce que signifie l'Europe sont plus nombreux que l'on croit, avec en tête le ministre des Affaires étrangères Franco Frattini. M. Fini, qui a représenté le gouvernement dans la Convention, a reçu un imprimatur de Valéry Giscard d'Estaing lui-même, qui a loué son «parcours impeccable » et sa maîtrise progressive de la problématique européenne; ce qui signifie en clair qu'en seize mois Gianfranco Fini a beaucoup appris et beaucoup compris; il est désormais acquis à la cause européenne. Son expérience de conventionnel devrait être dûment utilisée dans la CIG et dans sa préparation; le fait qu'il ait été désigné pour représenter la Présidence italienne dans le débat du Parlement européen sur la Convention, ce mercredi à Strasbourg (voir notre bulletin du 30 août p.7), est encourageant.
Les opinions "personnelles" du Premier ministre. Et quid de Silvio Berlusconi lui-même ? Ses deux idées fixes, l'adhésion de la Russie à l'Union et le remplacement de la Commission européenne par un gouvernement européen composé des chefs de gouvernement, prouvent une méconnaissance totale des réalités communautaires; ces deux évolutions signifieraient, c'est évident, la fin de l'Europe communautaire en faveur d'un ensemble intergouvernemental mou et inefficace. Mais le Premier ministre italien a accepté de préciser que ce sont deux opinions «personnelles» qui n'engagent en rien la présidence de l'Union. Encore faudrait-il que M.Berlusconi soit politiquement convaincu de la nécessité d'empêcher que la négociation qui s'est déroulée au sein de la Convention soit rouverte dans la CIG, qu'il rejette donc a priori les demandes visant à réintroduire des amendements déjà rejetés par la Convention, et qu'il utilise toutes les compétences disponibles pour préparer les quelques compromis encore indispensables, comme indiqué dans cette rubrique d'hier.
Ces expectatives sont-elles raisonnables? Pour le moment, personne ne veut parler d'un risque d'échec, et c'est compréhensible. Mais ceux qui auraient éventuellement l'intention de remettre en cause dans la CIG les acquis de la Convention devraient être conscients de ce qui arriverait ensuite: un groupe d'Etats membres ambitieux relancerait alors la véritable intégration, autour d'un noyau dur ouvert à qui voudrait y participer. On n'en est pas encore là, mais, dans certaines capitales, on y réfléchit déjà, déterminés à agir le moment venu, si nécessaire. (F.R.)
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(1) Luciano Angelino: "Le forme dell'Europa - Spinelli o della federazione". Préface de Tommaso Padoa-Schioppa.
Editeur: "Il melangolo".