Projets ambitieux ouverts à ceux qui voudront y participer. Malgré ce qui arrive dans le monde, essayons de parler Europe. Parce que nous savons que, dès que la tempête sera apaisée, nous assisterons à un effort exceptionnel de relance de l'Europe politique et de la défense. Jacques Chirac a dit: "l'Europe ne sera pas du tout divisée dès que la crise sera apaisée. Et elle trouvera dans le remords de ne pas avoir su concevoir une position unique une force nouvelle pour arriver à l'objectif qu'elle s'est fixé." Pierre Lequiller, conventionnel attentif à l' état d'esprit parfois changeant dans la Convention, a observé: "après une session au début du mois de février marquée par un fort pessimisme, les conventionnels semblent maintenant considérer cette crise comme un catalyseur pour progresser dans la voie de propositions ambitieuses". Plusieurs gouvernements paraissent décidés à prendre des initiatives, même si le nombre augmente de ceux qui estiment impossible d'avancer dès le départ à 25, et l'hypothèse d'un Traité constitutionnel admettant la "différenciation" entre Etats membres gagne du terrain. Aux indications et aux signes prémonitoires signalés dans cette rubrique du 12 et du 13 mars, se sont ajoutées d'autres déclarations. Michael Roth, président du groupe de travail ad hoc du SPD, le parti du chancelier Schröder, a déclaré qu'en l'absence d'un consensus à la Convention sur la politique extérieure commune, "il devra y avoir des alternatives, qui ne pourront qu'être très amères". Et des sources gouvernementales allemandes auraient parlé d'un "cercle restreint" de pays réunissant au départ les six pays fondateurs de la Communauté européenne. En même temps, la presse espagnole a fait état de contacts de la ministre des Affaires étrangères Ana de Palacio avec son collègue allemand Joschka Fischer. On le voit, si ces indiscrétions sont fondées, la porte ne serait pas fermée à des pays qui, comme l'Italie et l'Espagne, avaient signé la "lettre des huit" en appui à la politique irakienne du président Bush. Initiative il y aura et elle sera ouverte à tous ceux qui voudront y participer
Pour VGE, Europe puissance et Europe espace restent d'actualité. Aux indiscrétions et aux rumeurs s'ajoute une prise de position du président de la Convention Valéry Giscard d'Estaing, qui a ressorti la notion d' "Europe puissance" qu'il avait inventée il y a pas mal d'années (à côté de l' "Europe espace"). Dans une déclaration à "Le Monde" du 14 mars, il a observé que la politique étrangère européenne ne pourra se concrétiser que par "une modification profonde des comportements des dirigeants européens" qui doivent "donner la priorité au réflexe européen". La Convention ne peut pas le faire à leur place, mais elle peut créer les structures appropriées, et VGE a ainsi décrit le chemin à suivre: " un projet progressif réalisé par étapes, comme pour l'Union monétaire. Le passage à la phase finale devra être décidé, dans un délai inférieur à dix ans, à l'unanimité. On constatera peut-être que certains Etats membres ne veulent pas suivre la marche. Il faudra alors prévoir des clauses de non-participation, voire de sortie." Et il a ajouté: "le milieu bruxellois semble sous-estimer les difficultés de faire fonctionner une Europe à 25 membres (…). Il faut que tous les Etats qui souhaitent contribuer à l'émergence tant attendue de l'Europe-puissance puissent y participer." C'est assez clair, avec une nuance de mépris (ou quelque chose qui lui ressemble) à l'égard du "milieu bruxellois" qui "n'aperçoit pas l'évidence".
Jacques Delors a précisé sa conception de l'Europe. De son côté, Jacques Delors, invité par Pierre Lequiller à s'exprimer devant la "délégation pour l'UE" de l'Assemblée nationale française, a confirmé qu'il n'avait "jamais cru que les objectifs du traité pouvaient être atteints à vingt-cinq", et il a précisé les trois "objectifs réalistes" pour la grande Europe. Sa description des trois objectifs de l'Europe espace est reproduite dans la page suivante. Et les autres objectifs, ceux qui vont plus loin sur la route de l'intégration? L'ancien président de la Commission a précisé comment, à son avis, les instruments supplémentaires pourraient fonctionner concernant la politique étrangère, la défense et aussi l'Union économique et monétaire, dont il a une fois de plus mis les lacunes en relief. Mais il a établi une distinction entre les "coopérations renforcées", qui doivent être prévues explicitement dans le Traité constitutionnel, et une "avant-garde" qui pourrait devenir nécessaire en cas de désaccord, de crise, au sein de la Convention. Dans ce cas, les pays qui veulent avancer de toute manière constitueraient entre eux une avant-garde qui pourrait porter sur les affaires étrangères, la défense et une partie des affaires judiciaires. En revanche, les questions économiques, à commencer par la monnaie, doivent faire l'objet de coopérations renforcées.
Jacques Delors a pris position aussi sur d'autres questions comme le sport, les compétences de la Cour de Justice, la réduction et la simplification de la législation européenne. Lecteur, ai-je assez éveillé ta curiosité? Tourne la page et elle sera, du moins en partie, satisfaite.
(F.R.)