Les politiques industrielles et d’acquisition de l’UE et l’OTAN : complémentarité ou concurrence ?
Federico Santopinto, qui est directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), introduit son propos en soulignant que « pendant des décennies, les États-Unis ont su distinguer l’exercice du leadership de la notion de domination, du moins dans leurs rapports avec l’Europe. Cette nuance, que d’autres en Europe ont historiquement eu davantage de difficulté à intégrer (comme la Russie, mais également la France ou l’Allemagne dans le passé), est essentielle pour comprendre le rôle de l’OTAN. L’Alliance a bien été l’un des principaux instruments du leadership américain en Europe. Elle n’a toutefois jamais été un pur mécanisme de sujétion… du moins jusqu’à présent ». Ou dans la mesure où cette domination – on peut aussi employer le terme de « vassalisation » était volontairement acceptée : « Les Européens ont eux-mêmes voulu plus que quiconque maintenir les États-Unis sur leur continent afin de garantir leur sécurité », rappelle à juste titre Federico.
Mais les temps changent : « Malgré la politique internationale erratique de Donald Trump, les documents stratégiques que son administration a adoptés entre 2025 et 2026 envoient [deux] messages on ne peut plus clairs et directs au « vieux continent ». […] Premièrement, les Européens doivent « européaniser l’OTAN » […]. Deuxièmement, ils doivent mettre de côté l’UE ». Ces deux injonctions s’inscrivent dans une logique qui relève davantage de la domination et entrent en conflit direct avec les récents programmes mis en place au niveau de l’Union pour soutenir la base industrielle et technologique de défense européenne et assurer à terme l’autonomie stratégique des Européens.
« La terminologie utilisée (le soutien sera limité, mais il doit demeurer crucial) apparait neuf fois dans [la National Defense Strategy de 2026]. [Un document qui] laisse supposer que Washington compte continuer à fournir à l’Alliance certaines capacités militaires et de commandement critiques, essentielles pour son fonctionnement. En d’autres termes, Washington veut passer du rôle d’acteur à celui de facilitateur, tout en préservant sa position hégémonique. Une position hégémonique qui pourrait s’apparenter plus à une forme de domination qu’à celle de leadership. Dans ce schéma, l’UE n’a évidemment pas sa place. Dans la National Security Strategy adoptée en novembre 2025, l’administration Trump dénigre et délégitime publiquement l’Union. On peut en déduire dès lors que Washington ne souhaite pas que le réarmement du « vieux continent » s'opère dans le cadre du processus d'intégration européenne, qui vise l'autonomie stratégique. L’Union est sommée de se mettre en retrait, voire de disparaître de l’équation. Depuis quelques années, en effet, elle a eu l’impertinence d’esquisser une politique industrielle à visée stratégique, interventionniste et protectionniste, susceptible de concurrencer les entreprises américaines dans les secteurs militaire et dual. En attaquant frontalement l’Union, tout en appelant, dans le même temps, à européaniser l’OTAN, Washington cherche à enrayer cette dynamique, et ce même si ses engagements sécuritaires en faveur de l’Europe s’affaiblissent », souligne Federico.
Et l’OTAN apparaît dès lors comme le cadre idéal de préservation de cette hégémonie. Elle offre en effet plusieurs outils destinés à faciliter les acquisitions militaires, notamment par l’intermédiaire de la NATO Support and Procurement Agency (NSPA) et de la NATO Communications and Information Agency (NCIA), ainsi que d’un instrument de planification, le NATO Defence Planning Process (NDPP), qui « définit, pour chaque Allié, les capacités militaires qu’il doit mettre à disposition de l’Alliance afin de permettre à celle-ci de remplir son mandat. Ce faisant, le NDPP contribue directement à orienter les choix d’acquisition des États membres, y compris ceux qui seront élaborés dans le cadre de l’Union ».
Dans son rôle de secrétaire général de l’OTAN, l’ancien Premier ministre des Pays-Bas Mark Rutte, qui ne manque jamais une occasion de souligner l’excellente coopération avec l’Union européenne, a régulièrement donné sa vision du partage des rôles entre l’OTAN, qui définit les normes et les besoins capacitaires, et une Union européenne, censée financer (de l’aide à l’Ukraine aux projets capacitaires communs en passant par la mobilité militaire) et soutenir le développement des capacités industrielles, tout en plaidant pour l’ouverture des programmes européens à toutes les entreprises des 32 pays de l’Alliance, allant jusqu’à forger un concept de « préférence otanienne », un ‘Made in Nato’, rappelle Federico.
Or, « l’idée selon laquelle les priorités militaro-industrielles de l’UE devraient être définies dans le cadre d’une OTAN certes européanisée, mais demeurant sous contrôle américain, pourrait poser plusieurs problèmes aux Européens. D’abord, parce que certains États membres de l’UE ne font pas partie de l’Alliance et que leurs besoins risqueraient, dès lors, de ne pas être pleinement pris en compte. Mais le principal problème tient au fait que les priorités capacitaires de l’OTAN ne coïncident pas nécessairement avec celles que les Européens doivent poursuivre pour renforcer leur autonomie stratégique », explique Federico, avant d’ajouter que « la planification de l’OTAN intègre naturellement l’apport capacitaire des États-Unis dans son équation. C’est précisément là que réside la difficulté : l’autonomie stratégique européenne se définit, en grande partie, par rapport à la dépendance des Européens vis-à-vis des États-Unis ».
« Cela signifie que si l’UE se base uniquement sur le NDPP et les autres mécanismes otaniens pour identifier les priorités de sa politique industrielle de défense et de ses achats conjoints, elle ne développera jamais les capacités et les facilitateurs stratégiques que les États-Unis apportent à l’Alliance et dont elle a cruellement besoin pour agir indépendamment du vouloir de Washington. En d’autres termes, les Européens doivent aller au-delà de l’OTAN et du NDPP : ils doivent être en mesure de dupliquer certaines capacités militaires clés aujourd’hui fournies par les États-Unis », estime à juste titre l’auteur.
Dès lors, Federico estime que l’Union européenne devrait se doter d’une « capacité de planification propre, afin de mieux orienter ses instruments militaro-industriels vers des choix cohérents avec son objectif d’autonomie stratégique ». Et de préciser : « Il ne s’agit nullement d’ignorer ou de contredire le NDPP, ni les autres démarches conduites au sein de l’OTAN, mais plutôt de s’en inspirer tout en étant capable, lorsque cela s’avère nécessaire, d’aller au-delà. À cette fin, l’UE a besoin d’un lieu, d’une structure et d’une procédure préposée à cette tâche. En réalité, la Commission européenne avait prévu un tel lieu et une telle structure. Dans sa proposition initiale relative au programme EDIP, elle avait envisagé la création d’un Board réunissant les États membres, l’Agence européenne de défense et la Commission elle-même afin de planifier les nombreuses actions prévues par le programme ». Mais les États membres n’ont laissé subsister un comité de ce type qu’à la seule fin de veiller à la sécurité d’approvisionnement (article 76 du règlement). Dans le cadre de la nouvelle proposition de fonds européen pour la compétitivité (ECF), qui doit voir le jour avec le prochain cadre financier pluriannuel, la Commission a remis sur la table un « Defence Industrial Board », avec pour objectif d’assister l’institution dans la mise en œuvre des politiques industrielles de défense, notamment au regard d’une « stratégie d’investissement à long terme pour la politique de défense.
Mais, observe l’auteur, « la dénomination semblerait indiquer qu’il ne s’agirait que d’un organe consultatif, et non d’une structure de coordination et de décision. Or, l’Union n'a pas besoin de l'énième structure consultative. Elle a encore moins besoin d’un organe qui se réunit à un niveau intermédiaire, pour la gestion courante de l’instrument. Aux termes du droit communautaire, la gestion courante des programmes de l’UE, y compris du futur ECF, est déjà dévolue aux comités de programme, où siègent les États membres et où ils discutent, valident ou invalident le Programme de travail proposé par la Commission ». Nul ne sait, à ce stade, ce que deviendra ce comité, dont les capitales pourraient chercher à affaiblir le rôle ou, pire, le placer sous la responsabilité de l’agence européenne de défense, qui n’est pas dépourvue de personnes compétentes, mais qui, sous l’emprise des directeurs nationaux de l’armement, ne peut jamais dépasser le plus petit dénominateur commun, d’une part, et, d’autre part, échappe à tout contrôle parlementaire, ce qui serait un comble, s’agissant d’un organe clé ayant une influence directe sur la mise en œuvre de programmes industriels relevant de la codécision du Parlement européen et du Conseil.
Aussi, estime Federico Santopinto, « toute structure de planification capacitaire devra nécessairement associer la Commission, puisque celle-ci est chargée de l’exécution du budget ordinaire de l’Union et de la mise en œuvre concrète des programmes de soutien à la BITDE. Plus fondamentalement, l’exécutif européen a pour mission de défendre l’intérêt général de l’Union. Or, c’est précisément cet intérêt commun que les États membres, lorsqu’ils agissent au niveau purement intergouvernemental, peinent à définir et à poursuivre ». Tout est dit ! (Olivier Jehin)
Federico Santopinto. Les politiques industrielles et d’acquisition de l’UE et l’OTAN : complémentarité ou concurrence ? Institut des relations internationales et stratégiques. Cette note est téléchargeable gratuitement sur le site de l’IRIS : https://aeur.eu/f/no6
Le triangle des passions du monde
Dans cet ouvrage achevé en janvier 2026, avant la guerre lancée par Donald Trump contre l’Iran, Dominique Moïsi, qui a notamment enseigné à Harvard, au King’s College de Londres et à l’ENA, appelle à « refuser la double défaite de la raison et de la modération » face à l’excès des passions – égoïstes et guerrières – qui nous entraînent dans le chaos. « Réveillons-nous. Il n’est pas encore trop tard. Notre devoir d’espérer demeure intact. Mais il doit s’accompagner d’un devoir de lucidité, qui commence avec l’indispensable compréhension de la révolution copernicienne qui se déroule sous nos yeux aux États-Unis. De continent de l’espoir, l’Amérique est devenue continent de la peur », écrit-il en introduction.
Après avoir évoqué l’instrumentalisation de la justice et la chasse aux sorcières d’un pouvoir qui s’attaque autant à la démocratie américaine qu’il conteste les institutions multilatérales et le droit international, Dominique constate qu’il existe aussi « dans l’Amérique de Trump II un mélange particulièrement corrosif et dangereux : celui de la politique et de la religion ». « La déferlante passionnelle que représente le trumpisme a des racines lointaines. Elle s’inscrit dans la continuité de la face la plus sombre de l’histoire américaine, celle que possède tout peuple à des degrés divers. Elle nous apparaît d’autant plus spectaculaire qu’elle affecte un pays demeurant (mais pour combien de temps ?) la première puissance mondiale. Et qu’elle s’incarne dans un homme, Donald Trump, qui concentre dans sa personne et, plus encore, dans ses choix politiques toutes les caractéristiques du leader populiste, du narcissisme absolu au mépris total pour la vérité », écrit l’auteur, avant de constater que « l’actuel locataire de la Maison-Blanche n’est pas tant l’homme par qui le scandale arrive que celui qui nous rend spectateurs de la déconstruction de l’ordre classique ».
La National Security Strategy de décembre 2025, « très sévère sur l’Europe, [et qui] souligne ‘l’effacement civilisationnel’ de notre vieux monde, n’est pas seulement une critique dure, mais parfois juste, de nos blocages et de notre passivité. C’est une déclaration de guerre en bonne et due forme à l’Union européenne, pas tant pour ce qu’elle fait que pour ce qu’elle est : un anti-modèle, sinon un obstacle, le dernier qui demeure, pour une Amérique qui voit dans la défense de nos valeurs sociétales, mais aussi dans notre croyance en l’État de droit et dans nos politiques ouvertes aux idées et aux migrants, une forme de menace. L’expression d’une résilience idéologique face à la montée qui se veut irrésistible du nouveau monde ‘à la Trump’ », souligne l’auteur.
« Pour Poutine, pour Trump comme pour Netanyahou, la justice internationale doit se plier à la réalité nouvelle du monde. La paix par la force ne peut avoir qu’une signification : le droit de la force l’emporte sur la force du droit », rappelle Dominique, avant de désigner Mark Carney comme un modèle pour l’Europe : « Avec détermination, imagination et courage, il invente ce que pourrait et devrait être un monde occidental post-trumpien. Un monde qui sait forger des alliances privilégiées entre pays démocratiques pour résister au chantage et à la brutalité américaine ». Et de poursuivre : « Au lendemain du plan de paix américain en vingt-huit points sur l’Ukraine, si proche des positions russes, la comparaison avec le pacte de non-agression germano-russe entré dans l’histoire sous le nom de ses signataires, les deux ministres des Affaires étrangères de leurs pays respectifs, Ribbentrop et Molotov, signé en 1939, ne peut que venir spontanément à l’esprit. Avec l’Amérique dans le rôle de l’Allemagne et la Russie – c’est encore plus facile pour elle – dans celui de l’URSS. Taraudées par cette interrogation implicite : qui trahira l’autre première ? Et cette question existentielle pour l’Europe, et pas seulement pour l’Ukraine : qu’est-ce que la trahison américaine signifie pour nous ? Peut-on continuer à s’abriter derrière des formules du type : ‘Nous ne voulons pas mourir pour Kiev ou Riga’, deux villes qui ont remplacé Dantzig dans l’imaginaire de l’inconscience et de la lâcheté ? »
Évoquant Israël et la situation d’ensemble au Moyen-Orient, Dominique Moïsi souligne que « la sécurité d’Israël passe par la légitimité d’Israël ; la légitimité d’Israël passe par l’existence à ses côtés d’un État palestinien. Un État qui, depuis le 7 octobre 2023, paraît toujours plus inenvisageable et toujours plus indispensable ». « Israël se met en danger et, avec lui, les communautés juives du monde entier, en tournant le dos à l’éthique, au nom de la Realpolitik, ou plus exactement en raison de la religion de la terre », écrit-il, avant de souligner que « de plus en plus d’Israéliens parmi les plus diplômés choisissent de quitter le pays » (selon un rapport officiel israélien de la fin 2025 : 25% des docteurs en mathématiques, 22% des ingénieurs et 8% des médecins sont partis). L’Europe est non seulement « à l’origine du problème israélo-palestinien et de la plupart, sinon la totalité, des problèmes du Moyen-Orient », mais elle demeure « plus divisée encore qu’elle ne l’est sur d’autres dossiers qui n’ont pas la même charge émotionnelle », ce qui la rend, tout au moins jusqu’à présent, incapable de jouer un rôle crédible dans la stabilisation de la région. Et Dominique Moïsi de lancer un avertissement : « L’Europe, [en demeurant spectatrice], court le risque d’être rattrapée par l’histoire. En l’espèce, par les risques de violences intercommunautaires ».
Après avoir évoqué la puissance économique de la Chine, que seule la Chine pourrait freiner, alors que Donald Trump, sans doute « à l’insu de son plein gré » ne cesse de la placer au centre de la géopolitique, Dominique constate que l’Europe est face au « triple défi stratégique de la Russie, idéologique de l’Amérique et économique de la Chine ». Et de conclure : « Si nous ne cédons pas à la peur, à la lâcheté, à l’égoïsme et au repli sur soi, la guerre – même si elle est plus proche qu’elle ne l’a jamais été de mon vivant – n’est pas une fatalité ». (OJ)
Dominique Moïsi, Le triangle des passions du monde – Comprendre le chaos qui vient. Robert Laffont. Mars 2026. ISBN : 978-2-2212-8543-5. 188 pages. 19,00 €