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Bulletin Quotidien Europe N° 13917
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N° 149

Comment l’Europe fait face aux huit piliers du plan chinois

À l’issue de leur Conseil des ministres franco-allemand, vendredi 17 juillet, le président Emmanuel Macron et le chancelier Friedrich Merz ont affiché une position commune face aux risques que fait peser la Chine sur l’économie du vieux continent. L’un et l’autre ont souligné l’importance du déficit commercial avec la puissance du milieu : 300 milliards d’euros par an, près d’un milliard par jour ! Si, signe des temps, Emmanuel Macron n’a pas hésité à rêver de « transferts de technologies » depuis la Chine vers l’Europe, afin d’y accroître la production industrielle, tous deux ont appelé à un usage plus efficace des instruments mis en place au niveau de l’Union et à une réévaluation du renminbi. Cela peut-il suffire à rééquilibrer les termes des échanges et relancer la compétitivité européenne ? On est en droit d’en douter, à la lecture de cette note d’analyse publiée par l’Institut Jacques Delors.

Sacha Courtial et Mathieu Zhang y décrivent une stratégie chinoise reposant sur huit piliers qui nécessitent autant de réponses européennes. Après avoir rappelé que la Chine : (1) contrôle désormais plus de 95% de la chaîne de production des composants critiques (plaquettes de silicium) des panneaux solaires, (2) assure plus de 60% des nouvelles installations éoliennes, (3) est le 1er marché et exportateur de véhicules électriques, (4) installe désormais plus de robots chaque année que tout le reste du monde combiné. « Dans un contexte de vieillissement démographique, la Chine ne peut plus compter sur une main-d’œuvre bon marché et abondante. Les autorités font donc le choix de basculer vers un modèle de croissance piloté par l’innovation technologique de rupture. Le Premier ministre, Li Qiang, a ainsi annoncé pas moins de 109 projets dans les secteurs jugés stratégiques : intelligence artificielle, biotechnologies, informatique quantique et nouveaux matériaux », notent les auteurs. Avant d’ajouter : « Le pari sur l’IA et la robotisation des métiers est particulièrement frappant. Alors que le chômage reste élevé depuis la période Covid-19, particulièrement celui des jeunes, le gouvernement anticipe déjà la perte de 7 et 8 millions de travailleurs par an. Le gouvernement accélère donc sur les objectifs de ‘pénétration de l’économie’ par l’IA. Le plan ‘AI+’ prévoit notamment l’utilisation d’agents IA dans 70% des tâches d’ici 2027 et 90% d’ici 2030 dans les secteurs de service. Sur le papier, le gouvernement se félicite de la création de 10 millions d’emplois, inévitablement dans la maintenance des machines et des systèmes numériques. De l’autre, des pans entiers de métiers de services à la personne : pharmaciens, caissiers, assureurs, employés de ménage vont être remplacés ou diminués par la présence d’agents androïdes ».

« La spécificité de la stratégie chinoise réside dans sa logique d’intégration verticale. Il ne s’agit pas seulement de soutenir quelques secteurs jugés prioritaires, mais de maîtriser progressivement l’ensemble de la chaîne de valeur : de l’extraction des ressources à la recherche fondamentale, de la formation des talents à la production industrielle, de la définition des normes techniques jusqu’à la commercialisation des produits finis. Cette stratégie dépasse parfois le simple calcul économique. La Chine investit aussi dans des segments à faible valeur ajoutée ou faiblement rentables à court terme, dès lors qu’ils sont jugés stratégiques pour la sécurité économique, la résilience industrielle ou la capacité de coercition future. L’objectif n’est donc pas seulement de produire plus, mais de réduire les dépendances chinoises tout en augmentant celles du reste du monde envers la Chine », soulignent Sacha Courtial et Mathieu Zhang.

Huit piliers structurent cette stratégie : (1) les ressources critiques (minerais, terres rares, métaux stratégiques et les intrants agricoles ou énergétiques) que la Chine contrôle, notamment en Afrique, en Amérique latine et en Asie centrale, mais dont elle domine encore plus la transformation, avec plus de 90% des parts de marché dans le raffinage ; (2) « Le quinzième plan prévoit de vastes investissements dans les infrastructures énergétiques, logistiques, numériques et industrielles. [Des] investissements [qui] doivent soutenir le développement des industries de pointe, mais aussi renforcer la résilience du système productif chinois » ; (3) « la montée en gamme chinoise repose aussi sur un investissement dans le capital humain. Pékin développe les formations scientifiques et techniques, renforce ses universités d’ingénieurs et cherche à retenir ou faire revenir les talents formés à l’étranger. Dans l’intelligence artificielle, cette dynamique est déjà visible, la part des chercheurs en IA formés en Chine est passée de 27% en 2017 à 38% en 2024 » ; (4) l’investissement dans la recherche et développement : selon le Critical Technology Tracker de l’ASPI, la Chine mène désormais dans 57 des 64 technologies critiques étudiées sur la période 2019-2023, contre seulement 3 sur 64 au début des années 2000 ; (5) l’État chinois continue de soutenir activement les secteurs émergents par des subventions, des commandes publiques, des crédits préférentiels, des fonds industriels et des politiques locales de soutien à la production. Et « ce soutien ne prend pas toujours la forme de subventions directes visibles : il peut passer par le foncier, l’énergie, le crédit, la fiscalité, les marchés publics ou la coordination entre gouvernements locaux, entreprises publiques et champions privés » ; (6) « la stratégie de ‘double circulation’ combine protection relative du marché intérieur et expansion internationale. Le marché domestique sert de base d’apprentissage, de croissance et d’amortissement pour les entreprises chinoises. Il leur permet de tester leurs produits, de bénéficier d’économies d’échelle et de consolider leur compétitivité avant de se projeter à l’étranger. Dans le même temps, les surcapacités industrielles sont écoulées sur les marchés internationaux. Cette logique est particulièrement visible dans les véhicules électriques, les batteries, les panneaux solaires ou certains biens d’équipement » ; (7) « la standardisation est devenue un élément central de la politique industrielle chinoise, avec une forte implication de l’État et une volonté croissante de projeter ces standards à l’international » ; (8) enfin, la Chine pratique de plus en plus une instrumentalisation coercitive des dépendances de ses rivaux par le contrôle des exportations de matières premières critiques ou de composants.

Face à la stratégie chinoise, l’Union européenne a commencé à réagir, mais ses réponses demeurent encore insuffisantes ou trop timorées. Ainsi, sur les ressources et le raffinage, l’Union a certes adopté le Critical Raw Materials Act, avec des objectifs pour 2030 de 10% d’extraction, 25% de recyclage et 40% de raffinage au sein de l’UE ainsi qu’un plafond de 65% de dépendance par matière envers un pays tiers, mais « ils n’ont pas mené à des progrès significatifs en trois ans. Particulièrement sur la question du recyclage, la capacité à mobiliser des capitaux privés massifs et à accélérer l’acceptabilité locale et environnementale des projets d’ouverture de mines en Europe est très compliquée face à un calendrier chinois déjà opérationnel », estiment les auteurs.

Dans le domaine industriel, L’Industrial Accelerator Act de mars 2026 vise à porter l’industrie manufacturière à 20% du PIB européen d’ici 2035 en accélérant l’octroi des permis et en réduisant les dépendances stratégiques. « C’est un pas important vers la planification industrielle, mais l’accélération concrète sur le terrain reste à prouver face à la vitesse d’exécution des infrastructures chinoises », soulignent les auteurs.

En matière de formations et de talents, plusieurs initiatives ont été prises : l’’Union of Skills’ (mars 2025), le STEM Education Strategic Plan, le projet de diplôme européen d’ingénieur, et la plateforme EU Talent Pool pour attirer les compétences extra-européennes. Pour autant, « l’éducation et les compétences restent des prérogatives strictement nationales au sein de l’UE. Face à la gestion centralisée du capital humain par Pékin, l’Europe oppose des dispositifs d’incitation dispersés et souffre d’une fuite continue de ses cerveaux technologiques », déplorent Sacha Courtial et Mathieu Zhang.

Sans surprise, ils rappellent qu’en matière de recherche, les outils (programme Horizon Europe de 100 milliards, notamment) existent depuis bien longtemps, mais que si l’Europe produit une excellente recherche fondamentale, elle échoue toujours à la commercialiser et à la transposer à l’échelle industrielle. Et « la bureaucratie décourage l’innovation rapide, laissant la Chine transformer ses brevets en monopoles de marché ».

Face au soutien étatique asymétrique (foncier, crédit, commandes) des industries pratiqué par la Chine et au lancement de 109 projets de rupture (IA, quantique, nouveaux matériaux), la réponse européenne reste particulièrement insuffisante. Certes, l’Union européenne a lancé ses projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC) sur l’hydrogène, les batteries ou la santé, adopté le Net-Zero Industry Act (NZIA) et le Chips Act et créé la plateforme STEP pour les technologies stratégiques. Mais cette dernière « n’est qu’un reformatage de fonds existants (fonds de cohésion, Horizon Europe) sans ‘nouvel argent frais’ ». Et, à ce stade, rien ne permet de garantir que le futur fonds de compétitivité prévu dans le prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034) permettra réellement de changer la donne. En outre, « le blocage d’un véritable Fonds de Souveraineté Européen a poussé l’UE à assouplir le régime des aides d’État nationales. Cela favorise les États les plus riches (l’Allemagne, laFrance), fragmente le marché unique et offre une réponse financièrement inférieure aux subventions massives et unifiées de Pékin », constatent les auteurs.

Face à la doctrine chinoise de la « double circulation » - sécurisation du marché intérieur et déversement des surcapacités industrielles à l’international (1,1 trillion $ d’exportations en 2025) -, « l’Europe assume désormais l’usage des barrières tarifaires pour protéger son tissu industriel face aux vagues d’importations à bas coût ». Avec un arsenal défensif et offensif commercial : multiplication des enquêtes anti-subsides, déclenchement fréquent d’enquêtes de sauvegarde sectorielles et développement d’un instrument dédié à la lutte contre les surcapacités subventionnées. « C’est le pilier où la réponse européenne est la plus unie », soulignent les auteurs.

Enfin, avec la doctrine européenne du ‘de-risking’ et la mise en place d’instruments anti-coercition économique et de mécanismes de filtrage des investissements directs étrangers (IDE), « l’Europe dispose désormais d’outils juridiques pour réagir collectivement en cas de chantage ou de sanctions unilatérales ». Cependant, l’activation de ces instruments passe encore trop souvent par des procédures longues et complexes, requérant l’unanimité. Et, dans la réalité, « la Chine ne se sent nullement obligée de plier face aux demandes de l’UE, car elle part du postulat que les divisions intra-européennes paralysent structurellement la construction d’un front uni. L’Europe est trop souvent perçue à Pékin comme un acteur faible, prévisible et fragmenté. Le gouvernement chinois capitalise précisément sur les hésitations d’États membres clés, à l’instar de l’Allemagne ou de l’Espagne, qui cherchent à éviter l’escalade ou à figer le statu quo pour préserver leurs investissements et leurs intérêts commerciaux directs ».

Et les auteurs de conclure : « Pour l’Europe, le défi est désormais clair : il ne s’agit plus seulement de s’adapter à la montée en puissance de la Chine, mais de repenser sa propre stratégie dans un monde où les règles du jeu sont en train de changer voire d’être définies par la Chine ». (Olivier Jehin)

Sacha Courtial, Mathieu Zhang. Comment l’Europe fait face aux huit piliers du plan chinois ? Institut Jacques Delors. Juillet 2026. 14 pages. Le note d’analyse peut être téléchargée gratuitement sur le site de l’institut : https://aeur.eu/f/n0h

Mario Draghi – Hope is not a Strategy

Au travers de cette biographie, la journaliste italienne Cristina La Bella nous entraîne à la poursuite de celui qui fut tour à tour gouverneur de la banque centrale d’Italie, président de la Banque centrale européenne et Premier ministre, Mario Draghi, que d’aucuns verraient bien reprendre du service au niveau européen à chaque nouvelle crise, tant « Super Mario » a fait figure d’homme providentiel lors de la crise de l’euro comme lors de la pandémie de Covid-19. Mais au-delà de ses fonctions, discours, actes et résultats, richement documentés – avec une admiration manifeste de l’auteur, mais les biographes ne finissent-ils pas toujours par se laisser séduire par leur sujet ? –, Cristina La Bella tente de débusquer l’humain derrière le masque du banquier. Et elle y parvient à grand renfort d’anecdotes sur ses goûts, son intérêt pour l’art et les musées, ses choix d’ameublement, ou encore en nous le décrivant se promenant à Rome ou faisant ses courses.

Avec parfois des excursus totalement inattendus, comme celui où l’auteur nous interroge : pourquoi les enfants colorent-ils le ciel en bleu ? Parce qu’ils y sont conditionnés, puisque le ciel est de couleur changeante. Un conditionnement qui remonterait à la peinture de la Renaissance. À l’époque, les commanditaires ou mécènes, souvent banquiers, tenaient à ce que les œuvres en jettent plein la vue et témoignent de leur opulence. Il était donc demandé aux peintres d’utiliser beaucoup d’or et de bleu, les deux couleurs les plus onéreuses, parce que produites exclusivement à partir de poudre d’or ou de lapis-lazuli. C’est ainsi que Marie, mère de Jésus, qui était généralement habillé en noir jusque-là, se mit à porter du bleu, mais aussi que le ciel devint bleu. Au point de finir par le rêver ou même le croire toujours bleu…

Et si pour le pragmatique Mario Draghi, « l’espérance n’est pas une stratégie », il n’en aurait pas moins toutes les caractéristiques d’un rêveur, écrit Cristina La Bella, avant de poursuivre : « Tout au long de sa vie, il a souvent fait preuve non seulement de brillantes intuitions, mais aussi d’une capacité à réussir des choses avant les autres. Même dans des temps aussi difficiles que les nôtres, Draghi a montré qu’il a une claire vision de l’avenir et une claire idée de la façon de l’accueillir et de l’orienter. […] Il n’y a pas de remède unique pour se défendre contre le protectionnisme US ou la stratégie agressive de la Russie. Mais nous pouvons (et, bien sûr, nous devons) imaginer une stratégie commune. Le pragmatisme, le courage et la détermination doivent guider le leadership européen, qui doit mettre de côté les intérêts électoraux ». Agir pour éviter « la lente agonie » qui menace l’Europe, si elle ne relance pas massivement sa compétitivité, comme le suggérait Mario Draghi lors de la remise de son rapport à la présidente de la Commission européenne, le 9 septembre 2024. (OJ)

Cristina La Bella, traduit de l’italien par Andrea Monaci. Mario Draghi – Hope is not a Strategy. Santelli editore. 2026. ISBN : 978-8-8929-2326-3. 438 pages. 26,99 €

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