Les médias ont décidément beaucoup de mal à trouver grâce aux yeux de plus en plus de dirigeants politiques et de ceux qui les entourent. La palme revient, une fois encore, au président Trump qui, jamais avare d’une saillie déplacée, vient de promettre de « racheter le New York Times pour que ce journal indigne se taise » – outrance dénoncée par Pascal Bruckner en une condamnation au vitriol : « Trump, c’est Néron chez Mickey : la conjonction de la vulgarité du parvenu et de la mégalomanie du chef » (Le Soir, 2 février). Le problème, c’est que, de manière plus feutrée mais plus insidieuse aussi, beaucoup d’autres politiques en sont aujourd’hui à distiller des accusations donnant quelque crédit au sentiment du 45ème président des États-Unis que les médias et les journalistes « font partie des personnes les plus malhonnêtes au monde ». Dans la France politique mobilisée pour les prochaines présidentielles, il en est certains que les médias poussent au comble de l’exaspération jusqu’à discerner des complots mettant à mal la démocratie là où, jusqu’à présent, il n’y a que des faits dénoncés sans que leur véracité n’ait pu être par la suite niée...
Sur la scène européenne, les médias suscitent moins de crises d’allergie paroxystiques, mais bien de l’insatisfaction pour une couverture jugée souvent trop critique, trop pessimiste. Le sommet de La Valette vient d’en donner une preuve supplémentaire : là où beaucoup de responsables politiques et de fonctionnaires ont vu des avancées et se sont réjoui de l’unité finalement conservée par les États membres en ces temps troublés, la plupart des journalistes ont surtout discerné les failles et les manques de la posture qui a été adoptée sur les différents sujets à l’ordre du jour par l’Union sous la dictée de ‘réalistes’ précautionneux et minimalistes dans leurs ambitions européennes.
Après La Valette, l’Europe reste désespérément aphone et inaudible, désespérante pour ses citoyens. Est-ce verser dans le populisme que d’établir ce constat ? Certains, sans aucun doute, ne manqueront pas de le prétendre. À tort ! Ils n’ont pas raison car c’est tout au contraire la pusillanimité des décisions prises et des actes posés par les dirigeants de l’Union, par les membres du Conseil européen en particulier (qui ont même été jusqu’à implicitement désavouer leur président pour avoir sonné le tocsin dans la lettre d’invitation qu’il leur avait adressée…), qui font le lit des populistes qui croissent aux quatre coins de l’Europe. Car – qu’on ne s’y trompe pas ! – ce sont bien les signaux insipides, les décisions indigentes, les demi-solutions qui n’en sont plus le lendemain qui font la fortune des Le Pen, Wilders et autres diseurs de bonne aventure politique. Ce sont leurs travers et manquements divers qui, ainsi que l’observent Elena Aoun et Joël Ficet, alimentent une juste et légitime critique du fonctionnement de l’Union et permettent ainsi qu’elle soit « mise au service d’entreprises politiques populistes et autoritaires au niveau interne, qui se nourrissent de la peur de l’étranger, forcément malfaisant, et l’alimentent en retour »¹. En réalité, aujourd’hui, dans l’Europe de tous les jours des citoyens, l’Europe est absente, seuls les populistes, souverainistes et nationalistes y tiennent le haut du pavé. Or, comme l’a expliqué Raphaël Glucksmann lors d’une conférence récente², s’il ne faut absolument pas tenir compte des solutions qu’ils préconisent, il est indispensable d’entendre leurs critiques :
- Lorsque les souverainistes nous disent qu’il est aberrant et antidémocratique qu’il y ait une monnaie unique sans gouvernement politique démocratique de cette monnaie, ils ont raison. Quand ils disent qu’avoir aboli les frontières entre les États européens sans créer des services de justice et un parquet communs, ni des moyens communs de se protéger, à la lumière des attentats terroristes des dernières années, ils ont raison. Quand ils disent qu’avoir un marché commun sans normes sociales et environnementales communes crée du dumping, ils ont encore une fois raison. On ne peut donc pas faire face à leurs arguments en leur disant simplement qu’ils ont tort, car ils ont parfois raison. Ils ont raison parce qu’ils visent nos propres incohérences.
Sont-ce là les propos d’un essayiste talentueux mais déconnecté des réalités ? Apparemment oui car les projets que mûrissent les gouvernements pour fêter dignement le soixantième anniversaire des Traités de Rome semblent à nouveau devoir pécher par leur frilosité et confirmer ainsi que le Conseil européen est bien, comme l’a expliqué Ulrike Guérot dans un entretien accordé au Taurillon, « le problème central de l’Union », lui qui confirmerait de la sorte être incapable de produire « des solutions européennes raisonnables », des solutions « justes et durables pour les citoyens européens ». Il est à craindre, dès lors, que de nouveaux votes en faveur des populistes ne viennent sanctionner les « fastes » et flûtes de champagne du Capitole. S’ils ne se résignent pas à ce qu’il en soit ainsi, les membres du Conseil européen et les responsables des institutions européennes doivent se rendre toutes affaires cessantes à cette évidence : la crise actuelle vient d’eux ! Ainsi que leur dit Raphaël Glucksmann, cette crise vient « de notre incapacité à donner du sens au projet européen et aux démocraties européennes et occidentales en général, de notre incapacité à tenir les promesses que nous avions faites ». Par conséquent, en ces semaines décisives, leur responsabilité est « face au discours de l’extrême-droite, de proposer non seulement une dénonciation morale, mais aussi une vision, un projet qui soit opposé au projet nationaliste ». Sinon, vient de confier Paul Magnette à notre confrère Frédéric Rohart, « on va aux devants d’une désintégration politique, des pays qui vont devenir ingouvernables, gouvernés par des dingues comme les États-Unis aujourd’hui » (L’Echo, 3 février). Les membres du Conseil européen seront-ils capables d’entendre ces appels, de prouver au Ministre-Président de la Région wallonne de Belgique qu’ils ne sont pas de ces élites européennes « qui vivent déconnectées du monde » ? À vrai dire, l’optimisme n’est pas vraiment de mise, certaines élections nationales n’y étant pas pour rien. Pourtant, comme l’a observé Marcel Gauchet, l’arrivée de Donal Trump est une aubaine historique car il devrait inciter l’Europe à « se définir comme pole civilisationnel indépendant » (Le Soir, 26 janvier). Mais voilà, ce sage philosophe et historien n’y croit pas plus que le journaliste qui signe ces quelques lignes : « Malheureusement, je suis prêt à penser que cette conscience avancera plus dans la tête des peuples que dans la tête des dirigeants… » D’où l’importance, pour conjurer le sort, de donner au plus vite la parole aux peuples d’Europe, au peuple européen !
Michel Theys
(1) « Donald Trump élu président : nouveau symptôme d’une régression des valeurs libérales en Occident ? », Note d’analyse du 1er février 2017, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). http://www.grip.org/fr/node/2244.
(2) « Il faut un nouveau contrat social à l’échelle de l’Europe », lors de la conférence « Relancer l’UE » du 9 décembre 2016 à Bruxelles. Voir VoxEurop du 14 décembre 2016 pour une transcription des propos de Raphaël Glucksmann.