Chacun protège ses propres intérêts. Les attitudes des puissants de ce monde face à la crise internationale en cours paraissent à présent plus modérées. Le dialogue de l'UE avec la Russie progresse. Certes, l'Europe doit rester fidèle à ses principes et faire valoir avec fermeté ses intérêts ; mais un conflit dans une zone qui pour la Russie est vitale est évidemment à éviter ou à apaiser, s'il existe.
Mais évitons de nous faire des illusions et soyons conscients que, derrière les positions de principe et les déclarations tonitruantes, chacun défend ses propres intérêts. Le premier ministre britannique Cameron l'a admis ouvertement, en citant lui-même quelques exemples: le rôle que jouent, dans les attitudes européennes, les investissements d'origine russe dans la City de Londres, l'importance pour la France de vendre des armements sophistiqués et pour l'UE, comme ensemble, de se garantir l'accès aux sources d'énergie.
Et les responsabilités propres de l'un ou l'autre pays en difficulté ? Les ministres des Affaires étrangères des trois pays du Benelux ont effectué ensemble une visite à Kiev ; lors de la conférence de presse finale, le belge Didier Reynders a déclaré: « Certaines ONG nous ont dit qu'en Ukraine la moitié des revenus de l'État disparaissent à cause de la corruption, premier fléau du pays. ». Interrogé sur les perspectives d'adhésion de l'Ukraine à l'UE, les trois ministres ont répondu: « Ce sujet n'est pas sur la table de cette visite. » Quant à l'exigence que la Russie négocie un compromis politique avec l'Ukraine officielle, ils ont observé que les populations séparées par la langue ne paraissent plus disposées à se réconcilier. Une Ukraine fédérale pourrait-elle représenter une solution ?
Les opinions publiques l'ignorent. Dans ce contexte, on ne devrait pas négliger les possibilités d'action d'organismes existants, dont les opinions publiques ignorent en général l'existence. L'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), dont le siège est à Vienne, a envoyé en Crimée 54 observateurs internationaux, bloqués à l'entrée de la péninsule par on ne sait pas vraiment laquelle des forces armées présentes sur place. Le secrétaire général de l'OSCE, Lamberto Zannier, a donné une interview (publiée en Italie) qui ne manque pas d'intérêt et peut se résumer en deux points: a) le référendum sur la Crimée décidé par la Russie est organisé en deux semaines, sans campagne électorale et sans contrôles ; son résultat pourrait ne pas être reconnu par la communauté internationale ; b) l'Ukraine avait démantelé les armes nucléaires sur son territoire à l'époque de l'URSS en échange de la garantie de son intégrité territoriale, souscrite par la Russie et par les États-Unis. Or, selon M. Zannier, si les frontières de l'Ukraine ne sont pas respectées, l'engagement sur les armes nucléaires ne serait plus contraignant.
Tout autant méconnus mais significatifs, les arrangements de 1993 entre les États-Unis et la Russie ne sont plus secrets, car Washington les a divulgués. Dans le chapitre Politique américaine envers l'Europe centrale et orientale figure un engagement, souscrit par Russes et Américains après l'éclatement de l'URSS, indiquant qu'aucun État n'a le droit de protéger sa minorité ethnique dans un État voisin. Il devrait en résulter que la Russie n'a pas le droit d'agir en faveur des citoyens de l'Ukraine qui sont de langue et d'origine russes.
Une initiative américaine. Mais l'initiative la plus la plus significative et surprenante vient des États-Unis: les parlementaires républicains proposent que les États-Unis fournissent à l'Europe le gaz américain ! Ainsi, l'Europe ne serait plus dépendante de la Russie pour son approvisionnement ! La production américaine de gaz a dépassé celle de la Russie, mais elle n'est pas ou peu exportée. En principe, l'exportation est interdite. Les promoteurs de la nouvelle initiative ont calculé que six pays de l'UE reçoivent de Russie la totalité du gaz qu'ils utilisent et sept autres en dépendent à 50%. Le gaz américain devrait remplacer totalement le gaz russe, avec notamment comme résultat que la source principale du budget de la Russie serait supprimée !
Des analyses attentives prouvent qu'un tel projet demanderait beaucoup de temps, nuirait à l'industrie américaine (notamment au secteur chimique) et compromettrait la règle de l'autonomie énergétique des États-Unis. Pour l'Europe, le résultat serait de dépendre drastiquement des États-Unis pour son approvisionnement énergétique et de rendre inutile ou inadaptée la presque totalité du réseau qui existe actuellement en Europe.
(FR)