Une Union théorique. Les acrobaties dialectiques de Henri Guaino n'y changent rien: l'Union pour la Méditerranée ne sera jamais une Union. Au cours des années, le conseiller spécial du président Sarkozy a adapté son projet, l'a étendu à tous les pays de l'UE et aux pays balkaniques, a obtenu la multiplication des structures bureaucratiques, un siège luxueux, une prolifération d'organes, de conférences et de réunions. Mais aucun des objectifs essentiels ne progresse: ni la création d'une zone de libre-échange euro-méditerranéenne (qui ne peut pas exister vu que les pays tiers méditerranéens maintiennent et parfois renforcent les frontières entre eux), ni la libre circulation des personnes, ni les projets communs. Les ambitions et les intentions de ces pays à l'égard de l'UE diffèrent radicalement ; quelle unité est possible entre la Turquie et l'Algérie, entre le Monténégro et le Maroc, entre l'Égypte et la Bosnie-Herzégovine, entre Israël et l'Albanie ?
Objectifs divergents. Cette rubrique avait fait le point au début du mois (bulletins N°10068 et 10069). Quelques jours plus tard, M.Guaino avait fourni son interprétation, en soulignant ce qu'il appelle les progrès: « On a fait les coprésidences, le secrétariat va être installé, le prochain Sommet se tiendra en juin à Barcelone. Les choses se mettent en route » (voir notre bulletin n° 10073). Ces résultats bureaucratiques ou de façade mis à part, tout le restant est indiqué par M. Guaino au futur: on pourra faire ceci et cela, étant entendu qu'il n'est pas nécessaire de tout faire ensemble: « Le principe est la géométrie variable afin que ceux qui se sentent concernés puissent travailler entre eux ». Or, il est vrai que l'UE et les pays méditerranéens peuvent et doivent faire beaucoup de choses ensemble, et que les perspectives sont dans plusieurs cas favorables ; mais la condition de la réussite est justement de mettre de côté les mécanismes globalisants qui ne tiennent pas compte des différences abyssales entre les ambitions et les possibilités des membres de cette pseudo-Union. Comment entraîner dans une vaste zone de libre-échange l'Algérie qui n'en veut pas et qui ferme ses frontières même aux pays les plus proches? Comment s'attendre à ce que la Turquie poursuive cette réalisation, vu son objectif véritable ? Comment comparer les progrès des relations du Maroc avec l'UE avec les perspectives réelles d'autres pays qui en sont tellement loin ?
Même les rendez-vous solennels que M. Guaino annonce avec des frémissements de satisfaction sont incertains. Je ne me réfère pas aux divergences sur le statut du secrétaire général ou sur le nombre des secrétaires généraux adjoints: s'agissant de places à pourvoir, les solutions seront sans doute trouvées. Attribuer à chaque secrétaire général adjoint la responsabilité d'un domaine d'activité, c'est déjà plus ardu: quelle tâche pour Israël, avec une responsabilité spécifique couvrant toute la zone ? Comment organiser les projets envisagés (transports, pollution maritime, énergie) afin qu'ils fonctionnent effectivement, même en admettant la géométrie variable indiquée par M. Guaino ? Rien n'est acquis.
Cérémonies sans contenu réel. S'ajoutent les perplexités qui entourent les grandes cérémonies prochaines, y compris le Sommet de juin à Barcelone: quels chefs d'État ou de gouvernement seront effectivement présents ? On commence à se poser la question, au point que l'opportunité même de ce Sommet est parfois mise en doute. La session de l'APEM (Assemblée parlementaire Euromed) se déroulera comme prévu les 13 et 14 mars à Amman, en Jordanie. Mais ce sera une fois de plus surtout du bavardage, avec des prises de position de principe connues à l'avance, assorties d'accusations et d'insultes réciproques. Dans sa réunion préparatoire, le bureau de l'Assemblée a exprimé le souhait d'une relance des pourparlers de paix au Proche-Orient et a marqué sa préoccupation pour les souffrances de la population de Gaza: affirmations évidentes mais dont l'utilité réelle est douteuse ; ce n'est pas l'APEM qui fera la paix.
La situation réelle. Dans notre bulletin n° 10076, on a pu lire que plusieurs pays membres de l'Union pour la Méditerranée « se focalisent désormais sur leurs dossiers de coopération bilatérale avec l'UE (statuts avancés pour certains, statut rehaussé pour Israël, perspective d'adhésion pour la Turquie et pour certains pays des Balkans) plutôt que sur une approche régionale plongée dans le brouillard ». Telle est la situation.
On comprendrait, par exemple, qu'un pays comme le Maroc soit davantage intéressé aux progrès de son « statut avancé » qu'aux cérémonies communes, et que la concrétisation de ce statut (y compris les financements rapides pour des projets concrets déjà mûrs) soit considérée à Rabat comme plus utile que les débats théoriques de caractère général ne tenant pas compte des différences dans les progrès bilatéraux, avec la conscience que les financements passent par les institutions et organes communautaires. Ce n'est peut-être pas la conception de M. Guaino mais c'est la réalité.
(F.R.)