Les identités nationales seront sauvegardées. Le cas de l'Irlande a monopolisé cette rubrique pendant toute la semaine. C'est, à mon avis, justifié car le sort du Traité de Lisbonne est en jeu, et celui d'un État membre qui a prouvé à plusieurs reprises son esprit européen. Un premier ministre irlandais s'était félicité du fait que son pays allait devenir contributeur net au budget communautaire, en expliquant: ayant bénéficié du soutien européen pour se développer, il est équitable que l'Irlande participe à l'effort en faveur des États membres dont le niveau de vie est encore inférieur à la moyenne communautaire. C'est ça, la solidarité européenne.
L'Europe a besoin du Traité de Lisbonne pour ne pas retomber dans l'immobilisme. Pour obtenir la participation de l'Irlande, ce qu'il faut, ce ne sont pas des pressions mais des clarifications, des arguments. Les mensonges des partisans du non ont été dénoncés. L'Irlande a, comme tous les États membres, le droit de conserver dans le cadre européen son identité et ses convictions. Si elle entend maintenir l'interdiction de l'avortement et des mariages homosexuels, ainsi que sa neutralité politique, elle pourra le faire. Si elle entend s'opposer à des projets fiscaux en discussion, elle pourra les bloquer car la règle de l'unanimité est confirmée. Les Irlandais doivent le savoir, et savoir aussi que M. Declan Ganley ment lorsqu'il affirme que le Traité de Lisbonne est mort. En fait, les États membres ont décidé, à l'unanimité, le contraire.
Certes, les anti-européens et les « souverainistes » de toute Europe se sont précipités sur le non irlandais pour faire valoir leurs thèses anti-européennes. Ils l'ont fait de manière parfois indécente, et d'autres forces politiques ont profité de la situation pour faire valoir leurs idées, par exemple en faveur d'une loi européenne qui imposerait partout le droit à l'avortement. L'imposer à un pays qui n'en veut pas ? Uniformiser les traditions, les croyances, les mentalités ? Ce n'est pas la tâche de l'Europe ; le fanatisme est toujours de mauvais conseil, même lorsque les intentions sont bonnes.
Je crois que la réalité peut être expliquée aux citoyens, et que les autorités irlandaises ont eu tort de ne pas l'avoir fait auparavant fermement et efficacement, de ne pas avoir dénoncé explicitement les mensonges d'une certaine propagande pour le non. Et elles auraient tort aujourd'hui de ne pas indiquer les conséquences pour leur pays de se situer en marge des progrès de la construction européenne.
Pour la composition de la Commission européenne, tout reste possible. L'affaire de la composition de la Commission européenne doit être expliquée. Les textes sont clairs: a) si le Traité de Nice reste en vigueur (ce sera le cas si le Traité de Lisbonne n'entre pas en application l'année prochaine), le nombre de commissaires devra obligatoirement être inférieur au nombre d'États membres ; b) si le Traité de Lisbonne entre en vigueur, la situation « un commissaire par État membre » reste valable jusqu'en 2014. À ce moment-là, le nombre des commissaires devra correspondre à deux tiers du nombre des États membres, sauf si le Conseil européen en décide autrement. L'UE dispose donc de plusieurs années pour étudier la question et pour délibérer. La possibilité de modifier la formule des « deux tiers » avec rotation égalitaire sans passer par une modification du Traité indique clairement que cette formule n'était pas considérée comme satisfaisante et qu'une réflexion supplémentaire était souhaitée. D'ailleurs, les analyses ultérieures ont confirmé que le principe de la rotation égalitaire serait pratiquement inapplicable, et Philippe de Schoutheete avait anticipé qu'elle ne serait jamais appliquée. Lors d'un échange de vues préliminaire informel entre les ministres responsables des Affaires européennes (les 12/13 juillet à Brest), six États membres s'étaient déjà prononcés en faveur du retour à la règle un commissaire par État membre, et parmi eux figurait l'Allemagne.
Certains juristes ont ensuite observé que le Conseil européen pourrait modifier le nombre des commissaires, mais sans toucher au principe de leur réduction par rapport au nombre des États membres ; la Cour de justice pourrait un jour contester (en cas de recours) la légitimité d'une Commission comportant un nombre de commissaires égal à celui des États membres. D'autres juristes contestent cette interprétation et estiment impensable que la Cour de justice conteste pour des vétilles juridiques la composition de la Commission, acte politique s'il en est. Le problème reste ouvert et il faut réexaminer toute la problématique, y compris le souci d'éviter de transformer la Commission en une Assemblée inefficace
Conclusion: il n'y a pas de renégociation possible. D'ailleurs, renégocier quoi, vu que les partisans du non ne sont d'accord sur rien ? Lisbonne représente le minimum accepté par tous. L'abandonner, ce serait la victoire des antieuropéens et des souverainistes. On doit le comprendre, en Irlande comme ailleurs.
(F.R.)