Ce que retient l'opinion publique. Les réactions des médias au vote du Parlement européen sur la Turquie (voir notre bulletin d'hier, p.3 et suivantes) ont confirmé que l'opinion publique ne peut pas s'encombrer d'un nombre excessif de considérations, conditions annexes, recommandations, délais et clauses de prudence. Ce qu'elle retient, c'est le oui ou le non à l'ouverture des négociations d'adhésion. Une partie du Parlement était pour la première option, une partie pour une négociation visant un partenariat privilégié excluant l'adhésion. C'est la première qui l'a emporté, et de façon nette. Pour l'opinion publique, il s'agit tout simplement d'un feu vert à l'adhésion turque; et il en sera de même pour la décision du Conseil européen. C'est donc un succès politique indiscutable pour le gouvernement turc d'abord, pour les Etats membres et les forces politiques favorables à l'adhésion de la Turquie ensuite.
Conditions rigoureuses mais peu visibles. Bien entendu, la réalité est plus nuancée. Le Parlement a inséré dans sa résolution un certain nombre de conditions que les autorités turques, la veille, rejetaient a priori: la reconnaissance du génocide contre les Arméniens, la reconnaissance de la République de Chypre, la reconnaissance explicite des droits du "peuple kurde", plus des exigences de caractère général comme la liberté d'action pour les minorités et les communautés religieuses, les droits des femmes, les droits des syndicats. Ce sont des exigences normales de la part d'un Parlement, et elles ont et auront leur importance dans le futur, mais pour le moment elles sont peu visibles.
Arguments à double usage. Ce qui est, à mon avis, frappant, c'est la constatation que non seulement le débat parlementaire, mais aussi l'avalanche de prises de position, tables rondes, colloques, conférences, débats télévisés, etc., qui se sont succédé depuis novembre à un rythme impressionnant, n'ont conduit à aucun rapprochement des positions: chacun confirmait ses convictions bien enracinées et, phénomène curieux mais significatif, les mêmes arguments étaient utilisés parfois contre et parfois pour l'adhésion de la Turquie. Par exemple: le déplacement des frontières extérieures de l'Union jusqu'à la Syrie, l'Irak, l'Iran, etc. représente pour les uns une folie qui entraînerait l'Europe dans des conflits dont elle devrait se tenir soigneusement à l'écart, pour d'autres une chance unique de participer directement à la stabilisation de zones perturbées et conflictuelles. Sur un plan plus général: pour les uns, seule l'adhésion turque peut apporter à l'UE la dimension indispensable pour acquérir un poids réel dans les affaires mondiales, pour d'autres elle enlèverait à l'Union toute possibilité de devenir un acteur politique sur la scène internationale, car elle se transformerait en une simple zone de libre commerce et de collaboration. Les uns affirment qu'en accueillant la Turquie, l'UE prouverait qu'il est possible de faire coexister dans un ensemble unique chrétiens et musulmans et que le "choc des civilisations" est évitable, alors que pour d'autres "s'imaginer que l'inclusion de la Turquie, alliée presque exclusive d'Israël au Moyen-Orient, puisse susciter la sympathie à l'égard de l'Europe de la part des Arabes ou d'autres musulmans, est faire preuve d'inculture politique."
Votes opposés pour un objectif partagé. Le vote parlementaire a été en grande partie (mais non seulement) déterminé par la position des forces de gauche, du Parti socialiste aux Verts. Leur choix s'appuie sur la conviction que, si les conditions posées par le PE sont respectées, l'adhésion turque sera positive à la fois pour la Turquie et pour l'UE. La déclaration finale d'Harlem Désir, vice-président du Groupe socialiste, est celle qui, à mon avis, résume le mieux cette position optimiste: "C'est le respect de la parole donnée au peuple turc, en même temps que la victoire de la raison démocratique sur les peurs et les préjugés. C'est un signe de confiance dans la force des valeurs européennes." D'autres forces politiques qui se sont prononcées pour le oui l'ont fait pour des raisons opposées, c'est-à-dire la certitude que l'UE incluant la Turquie ne pourra pas développer l'intégration politique et son caractère supranational, mais évoluera dans un sens intergouvernemental davantage conforme à leurs orientations. Et c'est justement la crainte de cette évolution qui explique le vote négatif de forces politiques du centre droit qui veulent l'approfondissement de l'UE dans le sens de l'intégration.
Ces ambiguïtés m'amènent à estimer qu'en définitive, le vote du Parlement et la décision du Sommet qui va suivre se fondent en partie sur des équivoques. Des forces politiques qui poursuivent le même objectif (le renforcement de l'unité européenne et du poids de l'Europe dans le monde) ont voté en sens opposé. Je crois qu'en fait rien n'est joué, ni pour l'adhésion turque ni pour l'évolution de l'Europe en général. Si l'opinion publique ne ressent pas l'ouverture des négociations dans un sens négatif à l'égard de l'approfondissement de l'unité européenne, tout reste possible. En bien comme en mal. (F.R.)