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Bulletin Quotidien Europe N° 8820
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Un excès d'interprétations machiavéliques des "erreurs" de M. Barroso

Pendant que la nouvelle Commission est en chantier, le nouveau jeu à la mode est de dénicher (et dénoncer) les erreurs commises par José Manuel Durão Barroso dans sa première tentative. A posteriori, chacun sait ce que le président désigné aurait dû faire. Moi, je ne suis pas aussi savant, et je n'ai trouvé qu'une erreur (plus une autre éventuelle, dont il sera question plus loin): celle d'avoir essayé de surmonter les critiques à l'égard de certains membres de son équipe initiale en réduisant leurs attributions et leurs pouvoirs (voir cette rubrique du 29 octobre). Le directeur général "concurrence" aurait dû signaler au président les dossiers à soustraire à Neelie Kroes pour risque de conflits d'intérêts. Le titulaire de la fonction dans laquelle la Commission a le plus de pouvoirs directs, placé sous la surveillance de son directeur général!

Cacophonie d'interprétations. Mais les commentateurs pointus ont vu beaucoup d'autres choses, des manœuvres machiavéliques, des conflits de pouvoirs. Selon l'un d'entre eux, dans la distribution des portefeuilles, M.Barroso avait voulu favoriser ses alliés politiques dans l'affaire irakienne (Royaume-Uni, Italie, Pologne), en irritant les autres et surtout la gauche du Parlement européen. Pas du tout, réplique un autre: M.Barroso avait favorisé les petits pays, c'est pourquoi les grands, mécontents, ne sont pas intervenus pour le soutenir dans le conflit avec le PE. Autre son de cloche chez Jean-Louis Bourlanges, pour qui "la composition du collège et l'attribution des portefeuilles traduisent une hégémonie sans partage de l'Europe atlantiste, mondialiste, dérégulatrice et périphérique sur ce que M. Rumsfeld avait dédaigneusement nommé la vieille Europe." Mais un éditorialiste nous révèle que les divagations philosophiques de M.Buttiglione n'étaient pas des écarts de langage mal contrôlés, mais qu'elles cachaient, "avec l'évidente approbation de M.Barroso", une interprétation "autoritaire" du rôle de la Commission: M.Barroso avait l'intention de "se bâtir une machine de guerre, utilisant pour cela le poids des petits pays". Les grands pays auraient alors refusé de faire pression sur les parlementaires de leur nationalité (les plus nombreux) afin qu'ils votent pour la Commission. Pour d'autres, l'erreur de M.Barroso a été essentiellement tactique: il n'a pas pris la mesure de la "fronde parlementaire" et il a surestimé la capacité d'influence des chefs de gouvernement sur le PE, en choisissant de défier les parlementaires plutôt que de s'aliéner ses anciens collègues du Conseil européen. Un commentateur voit plutôt dans toute l'affaire un épisode de l'éternelle lutte de pouvoirs entre les trois grandes institutions: le Parlement voulait affirmer les siens, la Commission résistait car elle craignait de perdre autonomie et autorité face au Parlement, et le Conseil ne veut pas d'une Commission trop puissante.

Déséquilibre réel. Quels tacticiens, n'est-ce pas, ces politiciens qui guident ou qui guideront l'Europe! Et combien de calculs derrière leurs comportements à première vue les plus simples! Face à un tel étalage de science, je me limiterai à remarquer que:

le déséquilibre à l'intérieur de la Commission n'a pas été inventé par M.Barroso mais il a été décidé avant lui et il existe dans les faits. Avec la règle "un Commissaire par Etat membre", les pays petits et moyens ont dix-neuf Commissaires, les grands pays (Espagne et Pologne comprises) six. Quoi que le président fasse, les ressortissants des petits pays ont forcément davantage de fonctions et de responsabilité au sein de la Commission. Ce sont les chefs de gouvernement qui en ont ainsi décidé à Nice, les grands pays renonçant même au deuxième Commissaire qui leur était reconnu déjà par Jean Monnet. Le déséquilibre subsistera aussi longtemps que la règle "un Commissaire par pays" sera appliquée. Je le dénonce depuis longtemps, et je salue bien bas ceux qui le découvrent aujourd'hui (mais les "petits" ne forment pas un groupe homogène!) ;

spéculer sur la faiblesse de la Commission n'est dans l'intérêt de personne, et c'est un mauvais calcul. Le pays qui en tirerait avantage un jour s'en plaindrait le jour suivant ;

lorsque le Parlement européen a du poids et fonctionne bien, toute l'Europe va mieux et l'opinion publique s'intéresse davantage aux affaires de l'Union.

Si la deuxième version de la nouvelle Commission est vite prête et si elle est effectivement "une meilleure équipe" par rapport à la première, les vicissitudes d'octobre auront en définitive été bénéfiques. Mais si ceci signifie qu'au départ le président avait accepté quelques personnalités qui ne le convainquaient pas tout à fait, voici la deuxième erreur à laquelle je faisais allusion en commençant: il ne devait pas accepter des désignations dont il n'était pas entièrement convaincu. Le Parlement n'a pas donné la moyenne à trois femmes sur huit (un pourcentage de recalées nettement supérieur à celui des dix-sept hommes). Pour améliorer l'équilibre, il ne faut pas se limiter à demander aux chefs de gouvernement de désigner des femmes ; il faut être exigeant, d'autant plus que des femmes de valeur, il y en a à foison. Mais il faut les vouloir. (F.R.)

 

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