Une importance reconnue. L'écho qu'a eu en Italie l'annonce que Mario Monti ne fera pas partie de la prochaine Commission européenne confirme à quel point est dépassée et éloignée de la réalité l'image de la Commission en tant que "maison de repos pour des politiciens qui ont échoué chez eux" (définition élégante du parlementaire eurosceptique Nigel Farage). Depuis quelque temps, le rôle de Commissaire est parmi les plus recherchés par les hommes politiques ambitieux de toute l'Europe, et l'opinion publique l'a compris. On l'avait constaté d'abord dans les nouveaux Etats membres. Certains pays d'Europe centrale et orientale n'hésitaient pas à affirmer que leurs opinions publiques n'auraient jamais accepté l'adhésion à l'UE sans la garantie qu'un Commissaire aurait leur nationalité; et les Commissaires ensuite désignés étaient d'anciens premiers ministres, des ministres encore en fonction, des responsables des négociations d'adhésion. Dans les anciens Etats membres, après le phénomène Delors, l'importance des Commissaires est devenue évidente avec la nomination de Michel Barnier comme ministre des Affaires étrangères en France, et de Pedro Solbes comme ministre de l'Economie et des Finances en Espagne. Ensuite, la désignation du nouveau président et des prochains Commissaires a donné lieu aux empoignades que l'on sait, avec notamment la désignation d'un ministre des Affaires étrangères en exercice (Louis Michel).
Un cas particulier. Le cas de Mario Monti est particulier: il ne s'est jamais engagé politiquement, il n'a jamais fait partie d'aucun gouvernement, et c'est pour son activité de Commissaire européen qu'il est devenu une personnalité d'envergure mondiale, respecté (et parfois craint) partout et défini « super Mario » ou "l'homme le plus puissant d'Europe". La décision du premier ministre italien de ne pas le confirmer à Bruxelles a fait la première page de toute la presse italienne et a suscité des polémiques très vives, l'opposition affirmant que seule la confirmation de M.Monti pourrait garantir qu'un ressortissant italien aura des responsabilités de premier plan à Bruxelles, la majorité gouvernementale défendant le choix de Rocco Buttiglione (tout en rendant hommage elle aussi aux mérites du Commissaire sortant).
Au niveau européen, les réactions ont été logiquement plus modérées, avec un élément étonnant: la France et l'Allemagne se seraient (de manière non officielle, mais à haut niveau) félicitées du départ de Mario Monti, considéré comme trop rigide dans l'évaluation des aides d'Etat et trop rigoureux dans l'application des règles de concurrence (et donc entravant l'éclosion de colosses industriels européens en mesure de faire face à la concurrence des multinationales situées aux Etats-Unis ou au Japon). Il y a à mon avis quelque chose de frelaté dans ces accusations, dans le sens que chaque gouvernement proteste lorsque les interdictions se réfèrent à des entreprises de son pays, mais se félicite lorsque l'application des mêmes critères entraîne des décisions négatives concernant le voisin. Il est évident que seule l'application uniforme des règles assure l'égalité des droits: un jour elle te condamne, un autre jour elle te protège.
Un héritage qui pèse. Je ne vais pas entrer dans un débat sur l'action de M.Monti, car j'ai eu très souvent l'occasion de la commenter. Je voudrais faire seulement trois remarques. Pour moi, tout jugement sur les "années Monti", d'abord responsable de la fiscalité et du marché intérieur, ensuite de la concurrence, doit tenir compte de trois aspects où il a joué un rôle de pionnier et dont les effets se répercuteront sur l'avenir:
a) en matière fiscale, il a pris à son compte la constatation du Livre blanc de Jacques Delors sur le déséquilibre et l'injustice sociale provoqués par l'augmentation des taxes sur le travail, rendue nécessaire par la détaxation de l'épargne (chaque Etat membre était devenu un "paradis fiscal" pour l'épargne des autres). Tous les efforts relatifs à la fiscalité de l'épargne ont leur origine dans l'action de Mario Monti, y compris l'accord avec la Suisse. Les effets seront visibles à partir de l'année prochaine;
b) il a radicalement révisé les textes qui régissent la politique de concurrence de l'UE. Les nouvelles règles sont entrées en vigueur en mai dernier concernant les ententes, les positions dominantes et les fusions, et elles sont progressivement appliquées concernant les aides d'Etat; à ce sujet, je ne peux que renvoyer à cette rubrique des 11, 12 et 13 mai. Les nouveaux textes ont modifié certains mécanismes et permettent d'infléchir certaines orientations. Toute évaluation de l'action "concurrence" de M.Monti doit en tenir compte;
c) il a ouvert un nouveau chantier pour agir contre l'immobilisme et le poids du passé: celui des professions libérales régies par des ordres professionnels (notaires, architectes, etc.) dont la rigidité pèse de façon parfois très lourde sur les coûts des entreprises et la compétitivité de l'économie. Il n'aura pas le temps de poursuivre ses objectifs ; il faut espérer que son successeur ne les oubliera pas.
Ces trois points représentent l'héritage que M. Monti laissera à l'Europe, ensemble avec l'exemple de la rigueur intellectuelle et de l'indépendance face à toutes les pressions. Un héritage qui n'est pas mince. (F.R.)