La question d'une hôtesse de l'air. Le Royaume-Uni rejoindra-t-il un jour réellement l'Europe? Ce n'est pas moi qui pose la question, mais c'est le Commissaire européen Chris Patten qui l'a posée vendredi dernier, 30 janvier, dans son "Alcuin lecture" à l'Université de Cambridge. En anglais, sa question comporte une nuance que je n'ai pas su rendre en la traduisant; je reproduis donc le texte original, qui reprend d'ailleurs ce qui a été demandé récemment par une hôtesse, pendant un voyage en avion, à M.Patten lui-même: "do you think that Britain will ever actually join Europe"? Et il a ajouté: " j'aime bien ce mot, actually".
Sa "lecture" est une tentative approfondie et articulée de réponse. Il s'interroge: "Pourquoi la question de l'Europe est-elle tellement difficile pour nous? Quel est le problème?" Il en donne cinq raisons, qu'il analyse en profondeur, avec brio et sans complaisance, tout en ajoutant que sa liste n'est pas exhaustive. Je ne vais pas essayer de résumer ce texte touffu et passionnant; il faut le lire. Ce qui il apparaît clairement, c'est que M.Patten considère qu'il n'existe pas de raisons valables justifiant les hésitations de son pays d'origine; les conditions sont réunies pour une participation britannique complète et convaincue à toutes les activités européennes (ce qui, évidemment, à son avis, n'est pas encore le cas, il n'aurait pas posé la question). M. Patten n'est pas tendre pour le parti conservateur (il en a été président) dont il considère les positions sur l'Europe "de plus en plus stridentes, extrêmes et parfois ridicules". Les intentions de Tony Blair sont jugées de façon beaucoup plus positive. Certains de ses discours sont définis "rather good", mais les résultats ne correspondent pas aux intentions. M. Patten estime que, pour commencer, le Royaume-Uni ne pourra pas être considéré comme vraiment intégré à l'Europe aussi longtemps qu'il ne participera pas à l'euro, participation essentielle non seulement sur le plan des principes mais aussi pour continuer à attirer les investissements étrangers, en provenance notamment du Japon.
Tony Blair y croit, ses collaborateurs beaucoup moins. Ce sont évidemment les Britanniques eux-mêmes qui doivent répondre à la question de M.Patten. Je voudrais simplement souligner que l'impression que le Royaume-Uni n'est pas vraiment engagé dans la construction européenne n'existe pas seulement sur le continent; elle est aussi partagée par des citoyens britanniques lorsqu'ils sont bien informés et directement engagés dans l'activité communautaire. Je crois personnellement à la sincérité de l'engagement de Tony Blair, à sa volonté de voir son pays au centre de toutes les activités communautaires, pour les influencer éventuellement de l'intérieur et non pas par la tactique du rejet. Le président de l'Assemblée de l'UEO Armand De Decker a récemment déclaré devant le Sénat français (délégation pour l'UE et commission des Affaires étrangères et de la défense): "il faut distinguer entre la position de Tony Blair lui-même, dont le vœu d'un rôle de la Grande Bretagne plus important me paraît sincère, et celle des membres de son establishment politico-militaire, beaucoup plus eurosceptiques (…). Tant que Tony Blair restera premier ministre, des progrès demeurent possibles (…). Quant aux Conservateurs, ils devront trancher un jour entre leur penchant à l'euroscepticisme et l'évolution inéluctable de la construction européenne".
Pour le moment, je ne perçois pas de signes de changement au-delà de la Manche. Certaines déclarations assez récentes de Denis McShane, ministre des Affaires européennes (!), indiquent un éloignement radical de la conception communautaire. Dans sa dernière interview à un journal continental dont j'ai connaissance (elle est du 27 janvier), il a pris position sur trois dossiers d'actualité. Voici comment:
a) Les nouvelles perspectives financières de l'UE. " Lorsque les gouvernements sont obligés de réduire leurs dépenses, parfois sous la menace de la Commission qui brandit le Pacte de stabilité, il est difficile d'augmenter les transferts publics vers Bruxelles. J'ajoute que 1% du PIB, c'est 4 ou 5% des recettes fiscales, ce qui est déjà énorme (…). Et il reste à surmonter une absurdité: le budget européen consacre 80% de ses dépenses à deux domaines, l'agriculture et les aides aux régions défavorisées. La Commission doit avoir le courage de proposer une réorganisation."
b) Les coopérations intergouvernementales. " A deux, à trois, à quatre, les pays peuvent donner de l'impulsion à l'Europe sans passer automatiquement par Bruxelles. La Commission et le Conseil européens ne sont pas les seuls à faire avancer l'Europe."
c) L'adoption de la Constitution. "Les élections européennes sont prévues en juin. Veut-on les transformer en référendum sur la Constitution? Ce serait une prime à tous les opposants à l'Europe. N'accélérons pas l'accouchement. La Constitution doit donner satisfaction aux citoyens, pas au calendrier."
Démanteler les deux principales "politiques communes" de l'Europe, encourager la voie intergouvernementale, retarder la Constitution. Un beau programme européen, en vérité. (F.R.)