Bruxelles, 23/03/2003 (Agence Europe) - Le Conseil européen de printemps des 20 et 21 mars à Bruxelles a été évidemment marqué par la guerre qui venait d'être déclenchée en Irak. Cependant, les Quinze ont soigneusement évité d'insister sur ce qui les divise et ont surtout mis l'accent sur la contribution que l'Union européenne est prête à donner à l'aide humanitaire au peuple irakien. La Commission européenne a pris, dès vendredi après-midi, lors d'une réunion spéciale, des décisions sur son aide humanitaire immédiate, en dégageant, selon la procédure d'urgence , 3 millions d'euros destinés notamment à secourir environ 75.000 personnes déplacées à l'intérieur, à fournir des produits alimentaires aux hôpitaux, à organiser des vols pour transporter l'aide. Le Commissaire Poul Nielson a indiqué que "déjà à ce stade précoce, nous recevons des informations sur des gens qui quittent les zones urbaines au Nord de l'Irak. Nous nous souvenons tous des terribles images d'il y a douze ans, lorsque des dizaines de milliers de civils étaient dispersés dans les montagnes, sans rien à manger et sans abri". M.Nielson a aussi annoncé que la Commission dégagerait rapidement les autres 18 millions d'euros d'aide qu'elle s'est engagée à fournir, dans son paquet de 21 millions (voir EUROPE du 21 mars, p.11).
Sur le plan politique, même si l'atmosphère était à l'apaisement , les principaux tenants de la guerre ou de la paix ont campé sur leurs positions: ainsi, Tony Blair a insisté sur l'adoption d'une résolution du Conseil de sécurité chargeant les Nations unies de l'administration civile de l'Irak après la guerre, alors que Jacques Chirac a affirmé qu'il n'était pas question d'adopter une nouvelle résolution qui justifierait après coup l'intervention militaire (voir EUROPE du 22 mars, pages 3 et 4).
Le Conseil européen de printemps a par ailleurs établi une liste d'actions à entreprendre pour relancer la stratégie de Lisbonne, dont il a confirmé la validité, et a créé une Task Force pour l'emploi présidée par l'ancien Premier ministre néerlandais Wim Kok (voir EUROPE du 22 mars, pages 9 et 10). En revanche, il n'est pas parvenu à un accord sur le paquet fiscal, parce que les Pays-Bas se sont opposés au lien fait par l'Italie avec un étalement sur trente ans des 648 millions d'euros que les producteurs italiens doivent payer pour avoir dépassé les quotas laitiers, demande qui a irrité d'autres participants au sommet (voir EUROPE du 22 mars, p.11, et p.3).
Le Sommet a été aussi marqué par une initiative de Guy Verhofstadt visant à relancer l'Europe de la défense avec la France et l'Allemagne, et à laquelle s'est associé le Luxembourg (voir plus loin). En outre, toujours à l'initiative de Guy Verhofstadt, il a été décidé de tenir une réunion ministérielle pour trouver une solution au problème nucléaire de la Corée du Nord, avant qu'il ne dégénère.
Vendredi, les chefs d'Etat et de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères et de l'Economie de l'UE ont rencontré leurs homologues des futurs Etats membres, ce qui a contribué à apaiser l'atmosphère après les tensions qui avaient marqué le Sommet extraordinaire du 17 février.
M. Durao Barroso: il faudra compter sur l'Europe élargie sur le plan international
Lors du déjeuner avec les pays candidats, « s'il y a eu quelqu'un qui s'est senti seul à ce moment au sujet de l'Irak, ce n'est certainement pas un pays comme le Portugal », a déclaré à la presse le Premier ministre portugais, José Manuel Durao Barroso, qui a rappelé que « c'est avec cette Europe là » qu'il faudra compter à l'avenir sur le plan international. Il a annoncé par ailleurs qu'il n'avait l'intention ni de fermer l'ambassade d'Irak au Portugal, ni d'expulser les diplomates irakiens du pays. Le Portugal serait prêt à débattre de toutes les questions de défense européenne, a-t-il assuré.
M. Juncker: la réunion sur l'Irak a été « surréaliste » - Le Luxembourg participera au Sommet belgo-franco-allemand sur la défense
Le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, a qualifié la rencontre du Conseil européen sur l''Irak de « surréaliste ». « Hier soir, nous avons eu l'impression que la réunion était surréaliste dans la mesure où nous avons tout fait pour esquiver le fond des problèmes. On n'a pas voulu discuter de nos différences et de nos divergences. En intervenant dans le débat, j'ai dit que cette réunion avait été d'une hypocrisie foudroyante puisqu'on a parlé de l'avenir sans vouloir parler du passé récent. Mais peut-être ceux qui ont plus de maturité que moi avaient une bonne raison pour ne pas tomber dans le réflexe de l'inexpérimenté et du naïf que je suis et qui voudrais discuter du fond du problème. Dans les vieux couples, à ce qu'il paraît, on n'aborde les problèmes qu'après les avoir éliminés… », a ainsi déclaré M. Juncker. « Après l'atmosphère surréaliste et pesante de hier soir, on s'est retrouvé aujourd'hui très vite dans une atmosphère très concrète », a précisé la ministre luxembourgeoise des Affaires étrangères, Lydie Polfer, qui a ajouté que lors du déjeuner « avec les pays qui vont bientôt nous rejoindre, nous avons eu l'occasion de nous expliquer un peu, de façon franche et sincère, sur les situations auxquelles nous avons été confrontés au cours des dernières semaines, à savoir les différentes réactions dans le cadre du conflit irakien, et je crois que cette discussion franche et amicale a été très nécessaire et fructueuse ». « La réunion du Conseil européen de ce matin a été moins glaciale que la réunion d'hier soir et la réunion avec les pays candidats a été encore moins glaciale que les deux précédentes », a résumé M. Juncker. Ce dernier a confirmé par ailleurs que son pays se joindra au sommet franco-germano-belge sur la défense européenne et a assuré qu'il ne s'agissait pas d'un « putsch contre nos alliés de toujours », mais d'une affirmation de l'identité européenne de défense. Il a annoncé que les dirigeants de sept petits pays de l'UE se retrouveraient le 1er avril à Luxembourg pour se concerter, afin de défendre leurs intérêts dans le cadre de la réforme des institutions européennes. Les sept pays concernés sont les trois pays du Benelux plus le Portugal, l'Autriche, la Finlande et l'Irlande (voir EUROPE du 20 mars, p.7).
M. Verhofstadt: le Conseil européen a raté une chance d'atteindre un compromis sur le paquet fiscal - L'Irak, premier cas concret de l'impuissance européenne
"Le Conseil européen n'a pu trouver un accord sur le paquet fiscal, suite à l'opposition des Pays-Bas. Nous avons raté une chance car si nous avions continué à discuter, nous serions arrivés aujourd'hui à un compromis", a déclaré, dépité, le Premier ministre belge Guy Verhofstadt. Sur le dossier irakien, M.Verhofstadt a regretté: "c'est le premier cas concret de l'impuissance européenne!". Et il a insisté sur la nécessité "de ne pas faire la même erreur dans le dossier de la Corée du Nord". Raison pour laquelle un Conseil Affaires générales extraordinaire a été convoqué dans une quinzaine de jours, avec la participation des ministres des Affaires étrangères du Japon et de Corée du Sud, a annoncé M. Verhofstadt.
M. Lipponen: l'activité de l'UE va être ralentie par "l'action unilatérale des Etats-Unis"
"L'activité de l'UE sera restreinte à cause des actions unilatérales des Etats-Unis" a regretté Paavo Lipponen, le Premier ministre finlandais en estimant que cela n'aurait pas été le cas si la crise irakienne avait été réglée par le Conseil de Sécurité des Nations unies. M. Lipponen a répété que son pays s'alignait sur la position franco-allemande et réfuté avoir subi des pressions américaines pour fermer l'ambassade irakienne dans son pays. Par ailleurs, la Finlande se félicite particulièrement que les conclusions du Sommet insistent sur la nécessité de coopérer avec les pays voisins pour assurer la sécurité du transport de pétrole par voie maritime en cas de gel très important. La Finlande est très satisfaite que les conclusions mentionnent explicitement la Russie parmi ces pays voisins, car elle estime en effet que Moscou ne respecte pas les dispositions de l'Organisation maritime internationale en la matière (EUROPE rappelle que ces dispositions stipulent que la proue des pétroliers à double coques doit être renforcée pour naviguer dans les mers glacées).
M. Persson: la déclaration sur l'Irak évite les questions qui pouvaient diviser
Le Premier ministre suédois Göran Persson a noté que la déclaration adoptée par le Conseil Européen sur l'Irak "évite les questions sensibles qui pouvaient diviser" et qu'elle constitue "le plus petit dénominateur commun". Et il a regretté devant la presse le temps passé à discuter des quotas laitiers (à la demande de l'Italie qui en faisait la contrepartie de son accord sur la fiscalité de l'épargne) en estimant que le Sommet n'était pas « le bon endroit pour discuter de cela ».
M. Rasmussen: l'UE devra jouer un rôle majeur dans la reconstruction de l'Irak
"Nous avons abouti à une plate-forme assez large pour avoir une ligne commune sur l'Irak", s'est félicité le Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen, en reconnaissant que les Quinze avaient évité d'insister sur les points sur lesquels ils étaient en désaccord. M. Rasmussen estime que l'UE doit jouer un rôle important dans la reconstruction de l'Irak après la guerre tout en soulignant la nécessité de rebâtir la confiance dans les institutions européennes après cette crise.
M. Berlusconi: le Sommet s'est déroulé dans un climat de tension préoccupant
Le Conseil européen s'est déroulé dans « un climat de tension préoccupant », a estimé le premier ministre italien, Silvio Berlusconi, en se félicitant que cela « ne l'ait pas empêché de poursuivre l'examen de l'ordre du jour sur le futur de l'économie et d'autres thèmes importants ». Reconnaissant que « les divisions sont restées dans l'air », il a même qualifié « d'erreur » la position française durant la crise. Le droit de veto est « un résidu d'une histoire qui s'est éloignée dans le temps », a-t-il déclaré, en déplorant que « l'ONU ait été impuissante face à cette division », que les rapports transatlantiques soient entrés dans une phase de crise et que l'UE apparaisse elle-même divisée.
M. Schüssel: trop tôt pour commenter l'initiative belge sur la PESC
Le chancelier autrichien Wolfgang Schüssel a estimé devant la presse qu'il était important de tirer les "bonnes leçons" de la mauvaise expérience irakienne et de travailler, dès maintenant, sur une position commune de l'UE pour la période après-guerre. Dans ce contexte, l'initiative belgo-franco-allemande pour le développement de la PESC pourrait éventuellement jouer un rôle, mais à l'heure actuelle, il est prématuré de commenter ce projet dont les détails sont encore largement inconnus, a souligné M.Schüssel. Il s'agit d'une question qui devra être discutée par la Convention européenne, a-t-il dit. A propos de la Convention, M.Schüssel a formellement exclu la possibilité d'y déléguer sa ministre des Affaires étrangères pour représenter le gouvernement (comme l'ont fait plusieurs autres pays). "Je pense que ce serait une erreur" de changer la représentation autrichienne "à trois mois du terme", a-t-il dit. Un tel geste pourrait aussi donner l'impression que la Convention préjuge du résultat de la Conférence intergouvernementale, "ce qui n'est pas le cas", selon le chancelier autrichien.