Positif pour la Croatie, positif pour l'UE. En ce moment de difficultés évidentes pour l'Europe politique, la demande d'adhésion de la Croatie représente un élément positif. Positif pour l'UE, positif pour la Croatie. Ce pays semble avoir compris l'essentiel, c'est-à-dire que le développement économique n'a jamais été l'objectif prioritaire de l'intégration européenne. Il n'est évidemment pas absent, mais il aurait pu être atteint sans institutions supranationales ni transferts de pouvoirs. La priorité était au départ la réconciliation entre les pays qui venaient de se déchirer dans une guerre affreuse, le dépassement des haines et des rancunes, la fin des nationalismes revanchards. En même temps, pour les pays qui avaient connu des régimes dictatoriaux parfois affreux, l'aspiration était de conquérir et de consolider pour toujours la liberté et la démocratie. Les pays de l'ancienne Yougoslavie ne donnaient pas l'impression de l'avoir compris, car ils continuaient à entretenir leurs rivalités ethniques et leurs revendications territoriales, et, s'ils aspiraient à se rapprocher de l'UE, c'était pour consolider leur position face aux pays proches (et pour obtenir des soutiens matériels). La Slovénie avait dépassé assez rapidement ce stade, et l'année prochaine elle fera partie de l'UE. La Croatie, après avoir connu un régime dictatorial sanglant et revanchard, s'est orientée vers la liberté et la démocratie et a clôturé les contentieux avec les pays voisins, avec lesquels elle est prête à coopérer. Elle estime remplir désormais les conditions pour faire partie de l'Union.
Pourquoi cette évolution est-elle positive pour l'UE aussi? La raison ne réside certes pas dans l'ambition de s'agrandir; les dimensions ne représentent pas un objectif en lui-même, et ce ne sont pas les candidats qui manquent. La raison est que l'UE confirme ainsi son rôle irremplaçable pour déterminer ou du moins accélérer la diffusion de la liberté et de la démocratie. On l'a vu en Europe centrale et orientale où, dans un certain nombre de pays, le souci de remplir les "critères de Copenhague" a accéléré radicalement les réformes et la solution de problèmes délicats et séculaires concernant les frontières et le respect des minorités. Aujourd'hui, toute la région satisfait les conditions pour faire partie de l'Union; ce sera chose faite en 2004 (pour deux pays, en 2007). La Croatie a réalisé les réformes pour elle-même d'abord, mais l'ambition de devenir membre de l'UE a sans doute accru les efforts et le sentiment d'urgence. Son exemple suscitera l'émulation parmi les pays voisins, aussi bien ceux qui se considèrent déjà sur la bonne voie (Macédoine) que ceux qui doivent encore accomplir un long chemin, de la Bosnie-Herzégovine jusqu'à l'Albanie.
Pas mal de chemin encore à parcourir. Il ne faut toutefois pas croire que le chemin soit simple. La Commission européenne a prévu un délai d'une année pour rendre son avis sur la demande d'adhésion croate, et il faut d'abord que le Conseil lui demande cet avis. Il n'y a guère, quelques Etats membres étaient encore réticents ou hésitants, dans l'attente d'une coopération croate "pleine et totale" avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), chargé de poursuivre les crimes de guerre dans la région. Tonino Picula, ministre croate des Affaires étrangères, a indiqué dans ses entretiens à Bruxelles et ses contacts avec la presse que cette tâche "était accomplie à 97%", les cas de deux généraux recherchés étant encore ouverts (voir notre bulletin du 25 février p.7). Toujours est-il qu'à cause de ce retard les parlements de plusieurs Etats membres n'ont pas encore ratifié l'accord de stabilisation et d'association UE/Croatie signé en octobre 2001. Un autre grief politique concerne le retour, encore incomplet, des réfugiés serbes. Mais sur ce point aussi M.Picula a apporté des assurances: 300.000 réfugiés sont rentrés, dont 100.000 d'origine serbe. La Croatie figure par ailleurs parmi les signataires de la prise de position du groupe de Vilnius dans l'affaire de l'Irak; mais comment en faire grief au pays dernier arrivé, vu le nombre de signatures de ce document ou d'un document analogue, même par des pays liés par le Traité de Maastricht ?
L'évidence économique. Au-delà des dossiers spécifiques, le président de la République croate Stipe Mesic a fait valoir les raisons de fond de l'adhésion. La nature européenne de son pays n'est évidemment pas en discussion: la géographie et l'histoire sont là. La Croatie représente "la façade méditerranéenne de l'Europe centrale" qui est sur le point de faire partie de l'Union. Le soutien populaire à l'adhésion est presque unanime, par dessus les clivages entre les partis politiques et entre majorité et opposition. La nouvelle loi constitutionnelle garantit les droits des minorités selon les normes européennes les plus exigeantes. L'adhésion de la Croatie élargira l'espace de sécurité et de prospérité vers l'Europe du Sud-Est, en encourageant les autres pays de la région à suivre son exemple. Malgré certains retards et l'ampleur de la corruption (inférieure toutefois à celle des pays voisins), les raisons économiques sont évidentes: les deux tiers des échanges commerciaux se font déjà avec les pays de l'UE, qui sont par ailleurs les principaux investisseurs.
En définitive, pour la Croatie adhérer à l'UE signifie simplement renouer avec ses racines. (F.R.)