Heureusement, les tempêtes politiques et les travaux de la Convention, s'ils monopolisent l'attention de l'opinion publique, n'interrompent pas le flux des activités de l'Union dans le domaine où son poids n'est pas contesté, je veux dire le domaine économique. La préparation du Sommet du 21 mars est en pleine effervescence, et les milieux concernés lui attribuent une signification particulière. En simplifiant, l'objectif est de perfectionner et relancer le "processus de Lisbonne" qui devrait entraîner l'économie européenne à l'avant-garde dans le monde. Ces mots sont tellement lourds qu'il est facile (et tentant) d'ironiser, dans cette période d'incertitudes où ce qui domine est plutôt le ralentissement de la croissance combiné avec le spectre du chômage et, en partie, de l'inflation. Mais l'expérience a appris à distinguer les aléas conjoncturels, qui passent, et les situations structurelles, qui demeurent. Lorsque la tempête politique se sera apaisée, les perspectives de relance économique seront liées aux progrès des réformes structurelles, dont les grandes lignes sont déjà dessinées alors que la réalisation demeure hésitante.
Chirac, Schröder et Blair soutiennent l'industrie manufacturière. Un élément positif est que la préparation du Sommet ne souffre pas des clivages politiques qui se sont produits entre les Etats membres. Le document préparatoire qui a eu le plus d'écho est signé en commun par le président Chirac, le chancelier Schröder et le Premier ministre Tony Blair; ce n'est pas un trio qui a joué la même musique sur le plan politique. Le deuxième élément positif est que la stratégie de Lisbonne, quels que soient les retards et les lacunes, n'est pas un échec. Les derniers documents de la Commission tendent à insuffler un peu d'optimisme réaliste et modéré aussi bien à propos de l'industrie (voir cette rubrique du 7 février) que du secteur spécifique de l'informatique, qui a des perspectives favorables malgré les erreurs et les déceptions.
La lettre Blair/Chirac/Schröder (reproduite dans le N. 2313 de notre série EUROPE/ Documents) réaffirme l'importance pour l'Union de son industrie manufacturière, "source vitale de croissance et d'emploi (…), qui représente un quart de la production nette réelle sur le marché intérieur et fournit 45 millions d'emplois (…) et génère un excédent commercial de 55 milliards d'euros". À ceux qui estiment que l'UE pourrait se résigner à un certain déclin de l'industrie si le secteur des services la remplace, les trois chefs de gouvernement répliquent que "le dynamisme des services, surtout dans sa branche de haute qualité, ne serait pas viable en l'absence d'une base industrielle compétitive au niveau mondial", et invitent aussi bien la Commission que le Conseil à s'orienter dans le sens de "simplifier et réduire sans délai les charges imposées aux entreprises (…), accorder davantage d'attention aux effets de la législation communautaire sur la compétitivité industrielle (…), faire avancer résolument la libéralisation des marchés de l'énergie (…), créer un environnement de recherche efficace et faciliter la mise en œuvre des résultats de ces recherches". Ce dernier résultat présuppose "un brevet européen efficace et favorable aux entreprises, un recours accru aux possibilités offertes par les biotechnologies" et l'augmentation urgente du nombre de chercheurs en Europe.
La victoire des services publics. Est-ce, en définitive, un programme néo-libéral classique? Pas tout à fait, car un chapitre est consacré aux "services d'intérêt général", qui "constituent une part essentielle du tissu économique et social européen" et dont le financement doit être garanti. Ni les règles européennes de concurrence ni celles relatives aux aides d'Etat ne doivent "mettre en danger le fonctionnement des services publics". C'est un langage nouveau de la part du Royaume-Uni et de l'Allemagne, qui témoigne des progrès réalisés en quelques années par l'UE dans la compréhension et la défense du rôle des services publics.
Consolider le modèle européen de société. Les forces syndicales et les partis de gauche trouvent sans doute que le document est déséquilibré, car ni l'Europe sociale ni le modèle européen de société ne sont cités, et les passages concernant l'emploi visent davantage la libéralisation que les garanties, lorsqu'ils réclament "un meilleur fonctionnement des marchés du travail". Mais il est normal que chaque chef de gouvernement mette l'accent sur ses préoccupations prioritaires; il revient aux autres forces politiques et sociales d'exprimer les leurs, et à la Commission et à la présidence du Conseil de veiller à l'équilibre.
Cette rubrique s'efforcera, dans les prochains jours et semaines, de présenter les enjeux de ce "Sommet de printemps" (c'est sa dénomination officielle). Il ne faut pas s'attendre à des décisions directement opérationnelles mais à des orientations, des mandats au Conseil et à la Commission, une clarification des stratégies économiques et de l'application du Pacte de stabilité, et en général à une pression accrue sur les institutions de l'UE et sur les gouvernements afin que soit rattrapé le retard encouru par la stratégie de Lisbonne. Ce qui, à défaut d'enthousiasmer les foules, contribuerait à préparer l'avenir. (F.R.)