Strasbourg, 14/03/2000 (Agence Europe) - Le débat de lundi après-midi à Strasbourg sur le Conseil européen de Lisbonne des 23 et 24 mars a montré que certains députés européens attendent beaucoup de ce sommet extraordinaire (essentiellement, qu'il donne une nouvelle dynamique et une nouvelle direction à la politique économique et sociale concertée au niveau européen), beaucoup d'autres craignent qu'il se réduise finalement à une énumération de priorités et objectifs déjà énoncés à plusieurs occasions, y compris par d'autres sommets. Plusieurs parlementaires ont salué le fait que le président du Conseil européen, Antonio Guterres, soit venu leur parler avant le sommet: vous avez eu le courage de prendre un risque politique et il faut espérer que votre initiative créera un précédent, a dit en particulier le président du groupe socialiste, Enrique Baron Crespo.
Ma présence ici n'est pas une "formalité", a assuré Antonio Guterres, qui a réaffirmé combien ses attentes du sommet de Lisbonne étaient grandes et a souligné, sur un plan général, la nécessité de poursuivre sur la voie de la construction européenne en surmontant les égoïsmes nationaux. Ce Sommet doit améliorer la capacité de l'UE d'orienter la politique et la stratégie de l'Union européenne en matière économique et sociale, a-t-il dit, en estimant que l'Union peut gagner à la fois la bataille de l'emploi, de la croissance, de la compétitivité et de la société de l'information et de la connaissance. Nous pouvons devenir aussi compétitifs ou plus compétitifs que l'économie la plus compétitive du monde, tout en respectant notre identité et notre modèle social, qui est aussi une forme de civilisation à laquelle nous n'accepterons jamais de renoncer. Pour récupérer son leadership, l'Europe ne doit pas mettre en cause son modèle social, mais le moderniser; c'est vrai que la société américaine est plus dynamique, qu'elle a une croissance plus rapide, qu'elle libère davantage de capital à risque, mais c'est aussi vrai que le société européenne est "plus humaine, plus égalitaire, plus juste", et qu'elle a une position de pointe dans certains secteurs importants pour l'avenir, comme la téléphonie mobile et la télévision digitale. En même temps, le "flux de communication entre la société politique et la société civile", si elle fonctionne bien au niveau de certains Etats membres, ne fonctionne pas aussi bien au niveau de l'Union dans son ensemble (c'est vrai qu'il n'y a pas encore d'opinion publique "européenne", a-t-il remarqué).
Notre objectif est que l'Union européenne dispose, en dix ans (mais "pas à tout prix"), de l'économie la plus dynamique et la plus compétitive, fondée sur la connaissance, qui est aujourd'hui la véritable matière première du travail. Et il a rappelé les quatre piliers sur lesquels devrait, selon la Présidence portugaise, être bâtie cette Union plus dynamique, plus compétitive, mais fidèle à elle-même:
relever le défi de la société de la connaissance et de la société de l'information. M. Guterres, en saluant le travail de la Commission européenne sur la "eEurope", a souligné qu'il faudra à la fois les réseaux et les contenus, tout en préservant la diversité et la créativité culturelle. Par ailleurs, il a insisté sur l'intégration de la société de l'information en une véritable "société de l'éducation", une "learning society", qui implique en particulier une coordination de la politique scientifique et de la recherche au niveau européen;
poursuivre les réformes économiques nécessaires à la compétitivité et à l'innovation, notamment en créant un véritable marché européen du capital à risque et en encourageant les PME, surtout celles utilisant les technologies d'avenir;
assurer la cohésion sociale et lutter contre l'exclusion sociale (elle existe, nous ne pouvons pas la nier, a dit M. Guterres). Nous avons là une solide base de départ avec le processus de Luxembourg, a estimé le Premier ministre portugais, en notant que la lutte contre l'exclusion exige aussi des "mesures spécifiques", au-delà des mesures en faveur de l'emploi, de la formation. Et il a plaidé en particulier pour le renforcement du rôle des femmes dans la vie active;
poursuivre une politique macro-économique qui soit à la fois au service de la croissance et de l'emploi. C'est souhaitable, a estimé M. Guterres, que l'Union puisse, "dans le respect des différences naturelles de rythme" entre Etats membres, atteindre un niveau de croissance supérieur à environ 3% par an des taux d'emploi proches des 70% atteints aux Etats-Unis (alors qu'actuellement la moyenne est de 60%). A Lisbonne, sans créer un nouveau processus après ceux de Luxembourg, Cardiff et Cologne, nous devrions en particulier ajouter à ces processus une nouvelle dimension (la société de l'information et de la connaissance) et adopter des objectifs clairs et "si possibles quantifiables", a affirmé M. Guterres.
M. Prodi: Lisbonne doit être le Sommet de la croissance soutenable et de l'emploi
"Ensemble, nous ferons de ce sommet un grand succès pour l'Europe", a dit d'emblée le président de la Commission européenne Romano Prodi. Les questions qui sont au centre de ce sommet "nous sont familières", ce qu'il faut maintenant, c'est agir, parce qu'il faut profiter de l'occasion unique que représentent les bons résultats économiques actuels de l'Europe (jamais auparavant nous n'avions des prévisions "unanimes" de croissance et de faible inflation, malgré la hausse des prix du pétrole, a noté M. Prodi). La contribution de la Commission européenne au sommet "traduit notre consensus sur la nécessité d'une vision nouvelle et d'une stratégie socio-économique à long terme", a souligné M. Prodi, pour qui la nouveauté de l'approche proposée consiste à ne pas aborder les problèmes "un à la fois", mais dans leur ensemble. Il faut le faire, a-t-il dit, parce qu'il y a le défi technologique (l'Europe doit rattraper le retard accumulé, et elle peut y arriver), le défi social du chômage et de l'exclusion: les nouvelles technologies ne doivent pas produire davantage d'exclusion sociale, comme dans les années 80 et encore plus récemment. Une fois de plus, M. Prodi a insisté sur la nécessité de se concentrer sur "les personnes", les ressources humaines (ce qui signifie notamment améliorer l'employabilité grâce à l'éducation et à la formation), et aussi sur "les idées" (ce qui exige en particulier qu'on facilite le financement de la recherche et du développement), et sur "le marché" (ce qui implique notamment que le marché intérieur décolle dans des secteurs où il a de la peine à le faire, comme les services, le commerce électronique, l'énergie, les transports, les services financiers). M. Prodi a aussi répété que l'Europe a besoin d'un statut de la société européenne et d'un brevet communautaire. La Commission européenne "y mettra du sien", a assuré M. Prodi, en rappelant que la Commission veut faire le nécessaire pour devenir une "eCommission" utilisant les technologies de l'information comme toute administration moderne et efficace. L'objectif fondamental de Lisbonne, c'est de "mettre toute cela en réseau", a affirmé Romano Prodi. Quant aux méthodes pour mesurer les progrès réalisés, il a cité le "benchmarking", la "comparaison", et a estimé que l'utilisation d'indicateurs "stables" doit permettre de "savoir où nous en sommes", de "voir où nous allons" et d'analyser "les raisons de nos succès ou de nos échecs". A Lisbonne, l'UE devrait prendre quelques engagements précis, adopter un nombre restreint de mesures "concrètes mais mesurables", car c'est pendant ces années-ci que nous décidons de la position de l'Europe dans le prochain siècle, a conclu Romano Prodi.
Le débat: beaucoup d'attentes, beaucoup de scepticisme
Beaucoup de députés ont salué l'initiative de convoquer le sommet extraordinaire de Lisbonne, comme M. Suominen qui, au nom du groupe du PPE, a estimé que l'objectif, finalement, c'est une "amélioration de la qualité de la vie"; le député finlandais a aussi souligné la nécessité d'éliminer les entraves qui empêchent à l'économie européenne de développer toutes ses potentialités. L'emploi, l'éducation, la compétitivité sont des tâches qui relèvent des compétences des Etats membres, mais "la voie naturelle" en Europe est la coordination entre Etats membres, a estimé M. Suominen. Le président du groupe socialiste M. Baron a encouragé la Présidence portugaise à faire en sorte que la CIG renforce en particulier la capacité de l'Europe de se doter d'un "gouvernement économique" et que le Conseil européen ait la primauté sur le Conseil Ecofin (il ne faut plus, a-t-il dit, que ce dernier annule peu de temps après des orientations établies par les chefs d'Etat et de gouvernement). Vos objectifs pour Lisbonne me semblent une "bonne initiative sociale-démocrate de modernisation de la société européenne", a dit M. Baron au socialiste Antonio Guterres. Je parlerais plutôt d'un "projet libéral éclairé", a répliqué le président du groupe libéral, M. Cox, qui a de grands espoirs dans ce sommet, s'il arrive réellement à indiquer "comment libérer la dynamique" qui existe en Europe. Si nous suivions déjà au niveau de l'UE les "meilleures pratiques" du meilleur parmi nous ou en dehors de l'Europe, nous aurions déjà 30 millions d'emplois en plus, donc le double du nombre de nos chômeurs actuels, a remarqué le député irlandais, pour qui ce simple calcul signifie "au moins 15 millions de raisons" de croire au projet de la Présidence portugaise. La tâche de Lisbonne, c'est "rien de moins que d'infléchir le sens de la politique" suivie dans l'UE afin de permettre aux citoyens européens de réaliser leur plein potentiel, a affirmé Pat Cox.
Nous voudrions croire à ce que nous dit la Présidence portugaise, "nous voudrions le croire, mais nous ne le pouvons pas", a martelé Mme Flautre, en parlant au nom des Verts, et en s'écriant: "nous savons que la nouvelle économie permet l'émergence de nouveaux emplois de créatifs, d'informaticiens (…) mais nous connaissons (…) les conditions de travail épouvantables" qui y règnent, "nous savons que les nouvelles technologies ne sont pas, en elles-mêmes, productrices de davantage de démocratie (...) nous savons enfin que l'Unice (…) annonce vertement la couleur dans les documents préparatoires au sommet européen du business prévu en juin à Bruxelles (...) Nous n'avons pas entendu que le citoyen primait sur le client du e.commerce. Nous n'avons pas entendu qu'au-delà de l'objectif, affiché et positif, d'éradication de la pauvreté des enfants d'ici 2010, l'autonomie des personnes (...) serait renforcée par la mise en place, dans chaque Etat membre, de revenus de base minimaux décents". M. Miranda, pour le groupe de la Gauche unitaire européenne, s'est dit lui aussi très sceptique quant aux résultats concrets de Lisbonne. Son groupe attribue beaucoup d'importance à certains objectifs affichés pour le sommet, mais il s'est demandé: a-t-on vraiment la volonté politique de faire quelque chose, ou s'agit-il encore une fois d'une initiative sans conséquences ? Un emploi de qualité associé à des droits, voici un droit fondamental, a affirmé le député portugais, en dénonçant la "dérive néo-libérale", la "paupérisation", l'exclusion de plus en plus d'Européens. Le groupe de la Gauche unitaire a publié des conclusions en quatorze points à l'intention du sommet, a indiqué M. Miranda, pour qui l'UE devrait se fixer en particulier l'objectif d'un taux d'emploi de 75% en 2010. Un autre député portugais, M. Queiro, du groupe de l'Union pour l'Europe des Nations, a plaidé pour le modèle social européen, et a dit à la Présidence portugaise: qu'il s'agisse du rôle de la famille, de la défense du quatrième âge, des retraites, des écarts de salaires, de la cohésion sociale, "cette nouvelle Europe reste à construire". M. Berthu, élu français du même groupe, en estimant que les objectifs signalés pour Lisbonne "donnent le vertige", a estimé que le sommet peut aller dans deux directions: une, qui ne serait "pas si mauvaise", consisterait à lancer un "échange de vues stimulant" sur des mesures que chaque Etat membre pourrait ensuite appliquer chez soi; l'autre, qui lui paraît plus probable, consisterait en une tentative d'opérer un nouveau "transfert de compétences" à l'Europe, donc à "plus de bureaucratie, ce qui est exactement le contraire de ce qu'il faudrait". Nous sommes en train de "réinventer le Gosplan" et de planifier de "nouvelles violations de la subsidiarité", a dit l'élu de la Liste Pasqua à propos des termes utilisés par les documents préparatoires du sommet en ce qui concerne les Grandes orientations de politique économique. Quant à M. Lang, élu du Front National et membre du Groupe technique de députés indépendants, il a dénoncé la "politique sociale régressive" pratiquée par les gouvernements socialistes en Europe, et a estimé que "le modèle social européen risque de ne pas supporter" la globalisation, alors que le Danois M. Bonde, du groupe de l'Europe des démocraties et des différences, a affirmé que Lisbonne ferait mieux de regarder "le modèle social danois" (au Danemark, le chômage a baissé à environ 5%, alors que le taux au niveau de l'UE est le double, a-t-il dit). J'espère que, lors du référendum du 28 septembre sur l'adhésion danoise à l'euro, "nous garderons notre couronne danoise", a conclu Jens-Peter Bonde.
M. Guterres souligne la volonté d'aboutir à des engagements concrets
Répondant aux députés, M. Guterres a répété que le Sommet de Lisbonne doit aboutir à des mesures concrètes notamment pour garantir que tous les jeunes aient une formation minimale en informatique leur permettant d'utiliser un ordinateur. Il a insisté sur la nécessité "d'investir fortement dans le capital humain" en renforçant l'éducation et la formation tout au long de la vie. Après avoir constaté que la "globalisation déréglementée creuse le fossé entre les riches et les classes défavorisées", il a reconnu que le développement de la société de l'information peut encore renforcer la fracture sociale: c'est pourquoi l'objectif des mesures qui seront prises à Lisbonne est de garantir l'accès de tous à la connaissance.
M. Prodi a lui aussi dit que le Sommet devra prendre des décisions concrètes pour renforcer la compétitivité et consolider la croissance de manière durable tout en réduisant la fracture sociale. Il a plaidé pour le développement d'une autoroute de l'information. "Il faut amorcer la pompe. Ensuite, le privé prendra le relais", a-t-il dit avant de poursuivre: "Nous ne voulons pas mettre en place une économie planifiée et centralisée", mais simplement mettre en place un cadre garantissant la cohésion sociale et territoriale.