login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 13970
Sommaire Publication complète Par article 27 / 27
Kiosque / Kiosque

N° 152

L’Europe : un État qui s’ignore

Docteur en géographie, agrégé d’histoire, professeur et chercheur à Sciences Po, Sylvain Kahn est un auteur prolifique, en particulier lorsqu’il s’agit d’analyser la vie politique et le fonctionnement de l’Union européenne. Dans son dernier ouvrage, il montre que cette dernière a toutes les caractéristiques d’un État, pour peu qu’on veuille la regarder objectivement, en se libérant des contraintes qu’impose la définition classique de l’État-nation.

Dans son introduction, l’auteur commence par souligner comment les Européens ont pris conscience de leur vulnérabilité face à la Russie de Vladimir Poutine et la trahison de Donald Trump. Une prise de conscience que traduisent de nombreuses décisions depuis 2022, même si le Rubicon d’une révision des traités reste infranchissable, alors même qu’elle est indispensable pour gagner en lisibilité et efficacité politique, surtout dans la perspective de l’élargissement.

« De 2022 à 2024, l’effet réel [du choc de la guerre russe contre l’Ukraine] montre la robustesse de l’UE comme société et comme entité territoriale et politique. Plus qu’une révélation, il s’agit d’une consolidation et d’une confirmation. La nouveauté est que, cette fois, les Européens se découvrent capables et déterminés à s’affranchir de cette vulnérabilité majeure qu’est la dépendance vis-à-vis des ressources et des importations de son troisième partenaire économique, cette Russie qui devient un danger existentiel pour eux. En soutenant l’Ukraine envahie de différentes façons, toutes conséquentes, ils comprennent qu’ils sont unis autour d’une certaine idée de l’indépendance, des libertés, du pluralisme et de la vie bonne », écrit Sylvain Kahn. Avant de poursuivre : « Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique met ce soutien et cette détermination à l’épreuve. La nouvelle administration américaine a opéré un retournement d’alliance en épousant le narratif du président russe et en votant avec la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU au sujet de cette guerre. Les Européens sont amenés à choisir de prendre à leur compte, en plus de celle qu’ils apportent, l’aide que les États-Unis cessent d’apporter à l’Ukraine. Dans le même mouvement, ils doivent considérer leur défense sans la garantie américaine, soit une rupture qui clôt une période remarquablement longue de huit décennies [pour l’Europe occidentale : NDR] : s’ils veulent continuer d’avoir une défense crédible et dissuasive – notamment aux yeux de l’État russe, qui partage une frontière de près de 2 300 kilomètres avec l’UE -, il leur est dorénavant nécessaire de devenir autosuffisants dans les secteurs de l’industrie de l’armement et des capacités militaires ».

« On mesure à l’aune du Covid et de la guerre combien le Brexit était une crise britannique avant d’être une crise européenne. Confrontée au premier rétrécissement de son histoire, l’Europe est restée elle-même. Et cela a suffi. Les Européens sont restés fidèles au droit, fidèles au traité, fidèles à la démocratie, fidèles au gagnant-gagnant. Fidèles à la coopération. Ils ont joué le jeu du retrait libre et volontaire, qui n’est que la modalité en creux de l’adhésion libre et volontaire qui préside à la dynamique d’élargissement de l’Europe depuis un demi-siècle ; ils n’ont pris aucune mesure de rétorsion : ils ont fait montre de loyauté à l’égard des Britanniques ; ils ont en quelque sorte été fiables et visionnaires pour deux ; ils ont cherché et réussi à inventer un traité de coopération entre l’UE et le Royaume-Uni, en dépit de la mauvaise foi et de la mauvaise volonté d’une partie des Tories au pouvoir outre-Manche. Le Brexit a démontré par l’absurde que l’UE n’est ni une prison des peuples ni une fédération antidémocratique ; et, au passage, que l’appartenance à l’UE a des vertus et des atouts ; de façon paradoxale, elle garantit à ses membres d’être aussi, voire plus, souverains que s’ils n’étaient pas dans l’UE », écrit l’auteur, avant d’évoquer la crise pandémique : « La réponse au Covid démontre ce qu’est l’UE : un État d’un autre type que l’État stato-national, qui est la norme standard. Dans cette étaticité d’un nouveau type, seuls certains éléments de souveraineté régalienne sont complètement mutualisés : la monnaie et la banque centrale. Cette dernière a joué durant la crise un rôle déterminant en garantissant des endettements publics nationaux massifs, tandis que Parlement, Commission et Conseil de l’UE utilisaient budgets et programmes européens pour engager des dépenses considérables contre la pandémie et ses conséquences. C’est alors que les Européens ont émis des bons du Trésor européens : un pas immense qu’ils n’avaient pas franchi depuis la création de l’Union économique et monétaire (UEM) du traité de Maastricht de 1993 ». Des circonstances qui conduisent l’auteur à dater au 21 juillet 2020 le moment où l’Europe devient un État.

Et la mutualisation qui y conduit est démocratique : « À rebours des empires et des conquêtes royales puis nationales du millénaire écoulé, elle est délibérée, volontaire et négociée. Les Européens ne forment pas une nation, mais une société. Ils construisent depuis quelques décennies à peine un État qui correspond à celle-ci, pluraliste, inédit et tourné vers le futur », souligne Sylvain Kahn. Et de poursuivre : « C’est pourquoi les débats et les accords de compromis qui fabriquent les décisions de l’UE ne sont pas un signe de désunion, mais la caractéristique que l’Europe est un pays multinational qui s’est doté d’un régime politique de type parlementaire et supranational. […] Plutôt que d’interpréter chaque débat comme la preuve que l’UE serait encore et toujours fragmentée, divisée, bancale, en panne, prête à caler, ne peut-on reconnaître qu’il en est ainsi depuis soixante-quinze années ? Que ces débats et ces rugosités sont le caractère d’une vie politique pluraliste et délibérative, celle d’un État nommé Europe ? »

Si elle est un État, même « baroque, atypique et singulier », l’Europe est-elle assimilable à un empire ? C’est une autre question à laquelle cherche à répondre l’auteur, en soulignant des traits communs (diversité culturelle et linguistique, caractère mouvant des frontières, faible homogénéisation, etc.), mais aussi l’absence, dans le cas de l’Europe, d’une véritable logique de puissance et a fortiori de tentation impérialiste. « L’invasion de l’Ukraine amène les Européens à prendre pleinement conscience de ce qui les caractérise et les différencie radicalement de la Russie actuelle : la politique de la Russie est une politique de puissance ; elle montre que le gouvernement russe considère l’impérialisme et le colonialisme légitimes et actuels. Par contraste – car cette puissance menace l’UE -, les Européens prennent pleinement conscience qu’ils sont sortis de l’un comme de l’autre et que leur construction territoriale et politique supranationale européenne n’est pas une puissance, puisque ce n’est ni leur projet ni sa vocation. Dans l’Union européenne au sens large – l’UE, l’Espace Schengen, l’Espace économique européen, le voisinage oriental –, le territoire ne s’annexe plus et la souveraineté se partage, est co-exercée », écrit l’auteur, auquel on pourrait néanmoins objecter que la puissance ne s’exprime pas exclusivement au travers de la coercition, de l’invasion et de l’annexion. Elle peut aussi servir de façons préventive, dissuasive ou défensive à préserver ses intérêts, et son absence, ou à tout le moins, les faiblesses de la puissance européenne fragilisent l’Union européenne sur une scène mondiale dominée par des acteurs (ou des prédateurs) qui ont une véritable logique de puissance. Pour résumer, ce qui est bon à l’intérieur ne l’est pas nécessairement à l’extérieur.

Si pour Sylvain Kahn, « l’Union européenne est une entité étatique sans centre, qui fédère, assemble et gère la diversité sur une base volontaire et de partage de la souveraineté […] aux antipodes de l’impérialisme russe et de la définition intuitive et la plus commune d’un empire qui s’étend par la conquête et la coercition », il n’exclut pas une forme impériale qu’il rattache au Saint-Empire romain germanique. « À l’intérieur de ce Saint-Empire de l’époque moderne, l’autorité étatique s’exerçait sur des territoires de taille et de caractère très divers, et par des souverains de multiples types. De 1648 à sa disparition à la suite des conquêtes napoléoniennes, ‘l’Empire fut conçu comme un espace juridique’. Ce ‘Saint-Empire romain de nation germanique’ était un État pré-contemporain de type fédéral dont les entités membres, bénéficiant d’un égal respect, étaient de superficie et de forme très variées tout en étant des États souverains sur leur territoire de juridiction. Ce fédéralisme est un héritage constant qui a été actualisé à travers les époques et les régimes politiques par la société allemande ; il caractérise l’État allemand contemporain : Empire allemand, République de Weimar, République fédérale d’Allemagne », rappelle l’auteur. Convoquant le politiste Jan Zielonka, il observe que « la capacité à intégrer des entités territoriales aussi hétérogènes [que les anciens membres de l’ouest et les dix États issus du bloc communiste] souligne et rend plus prégnante que jamais la caractéristique impériale de cet ensemble territorial qu’est l’UE ».

Au plan interne, l’Union européenne est avant tout une gigantesque mise en réseau. « L’étaticité de l’UE est coproduite par les acteurs de la société en tant qu’ils sont mobilisés et canalisés par les institutions européennes dans leur capacité à concevoir ou mettre en œuvre les politiques publiques européennes. Ce dont témoigne la CJUE, car le retentissement de ses arrêts les plus osés est systématiquement prolongé par les discours et l’action législative de divers entrepreneurs politiques publics et privés […]. L’influence politique de la Cour de justice s’explique en effet surtout par la manière dont ses arrêts sont récupérés par les institutions et les acteurs privés. Ainsi, les juges des tribunaux et cours nationaux sont en même temps les juges européens – dès lors qu’ils recourent au droit européen pour juger. De façon plus diffuse, le pouvoir européen soutient et suscite sur tout le territoire européen, par ses appels à projets dans des domaines nombreux et variés, des actions réalisées par des acteurs de plusieurs nationalités qui s’organisent en réseau. […] Ces politiques publiques européennes qui tissent un maillage territorial bénéficient des maillages territoriaux des États membres », écrit Sylvain Kahn. Et d’ajouter : « L’Union européenne est donc un État qui invente la mise en réseau des États. L’Union européenne exerce une souveraineté sur son territoire dont la mise en œuvre concrète et matérielle est le fait d’acteurs nationaux ou locaux, tandis que l’élaboration des règles est le fait de collectifs composés de fonctionnaires nationaux mandatés par leurs gouvernements qui travaillent ensemble à Bruxelles avec leurs homologues de la Commission européenne ». (OJ)

Sylvain Kahn. L’Europe : un État qui s’ignore. CNRS Éditions. ISBN : 978-2-2711-2079-3. 320 pages. 17,00 €.

De la guerre hybride et du sexe des anges

« Le premier problème de la défense européenne n’est pas un problème d’argent, mais de cohérence. Or, la cohérence, contrairement à un budget, ne peut pas être votée tous les ans. (…) Si l’Europe veut être capable de se défendre en 2050, elle ne doit pas uniquement y consacrer un budget hors norme, mais aussi aligner sa recherche, son équipement, ses ressources humaines, sa doctrine et sa volonté stratégique de façon à former un tout cohérent et crédible. (…) Les budgets de la défense européenne ont beau augmenter dans tous les pays, ils ne donneront lieu qu’à des capacités fragmentées et des chaînes de production qui feront double emploi, le tout sans vision politique coordonnée ». C’est par cette citation du général français Éric Autellet que Frédéric Mauro introduit cette note publiée à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Frédéric y souligne l’impérieuse nécessité d’enfin doter l’Union européenne d’une réelle capacité de planification, doublée d’une réelle capacité de commandement. « Pour gagner en cohérence aussi vite que possible, les forces européennes devraient de façon urgente se concentrer sur la mise en place d’un C2 européen, capable d’opérer sans les Américains, en mettant à profit dans toute la mesure du possible les infrastructures de l’OTAN (payées à 84% par les Européens, les Canadiens et les Turcs) ou alors à développer une capacité de conduite des opérations militaires purement européenne », écrit l’auteur, tout en plaidant une nouvelle fois pour une réforme institutionnelle permettant l’instauration d’un Conseil européen de sécurité.

Face à l’escalade russe, Frédéric estime que « la première chose à faire est de se donner les moyens d’identifier l’agresseur à chaque opération hybride afin de faire tomber les masques. Dans la guerre hybride, l’enquêteur devient aussi important que le soldat. La seconde est de faire payer un prix à l’agresseur, même si ce prix ne semble pas en rapport avec l’agression. C’est ce qu’a fait le gouvernement allemand après l’attentat de Leipzig : attribution à la Russie et dans la foulée, fermeture du consulat russe de Bonn - le dernier sur le territoire allemand - et du centre culturel russe de Berlin - proposition d'inscrire de nouvelles personnes de nationalité russe sur les listes de sanctions européennes et renforcement de la pression sur la ‘flotte fantôme’ russe ».

« Mais il faut aller plus loin. Pour chaque attaque hybride sur le territoire européen ou ciblant les intérêts européens, les Européens doivent accroître leur aide à l’Ukraine, qu’elle soit financière ou militaire, et répliquer par une attaque hybride symétrique. Par exemple, pour chaque attaque cyber, il faut développer une attaque cyber de même envergure. Il est indispensable de faire comprendre à Poutine qu’il ne peut plus parier sur nos inactions et que chaque attaque aura un coût élevé, par exemple ralentir le passage des navires de sa ‘flotte fantôme’ dans la Baltique ou en Méditerranée, et que chaque action cinétique, comme la violation de notre espace aérien, provoquera en retour une action cinétique appropriée. Par ailleurs, la contre-hybridité suppose d’influencer la société russe. Certes, celle-ci semble ensorcelée et endormie par la propagande du régime, mais néanmoins, elle s’informe de ce qui se passe en Europe et un certain degré de porosité existe. Or, il semble possible, à travers la diaspora russe exilée en Europe, de faire passer des messages afin de contrebalancer le narratif gouvernemental monolithique et d’introduire, à notre tour, sinon des failles, du moins des fissures sous forme d’interrogations. Aider l’Ukraine n’est pas un choix. C’est une nécessité. D’autant que les économies européennes sont certainement moins sous pression que l’économie russe. Les sanctions européennes agissent comme un poison lent. Pour autant elles comportent encore trop de trous dans la raquette et les missiles russes lancés sur l’Ukraine sont truffés d’équipements occidentaux passés en contrebande par les pays alliés de la Russie. Un embargo sur certains de ces pays, tels que le Kazakhstan, devrait être mis en place », écrit Frédéric Mauro, avant de conclure que « Poutine ne s’arrêtera que là où nous l’arrêterons : par la faillite de son économie ». (OJ)

Frédéric Mauro, De la guerre hybride et du sexe des anges 2/2. Institut des relations internationales et stratégiques. Octobre 2026. Cette note d’analyse peut être téléchargée gratuitement sur le site de l’IRIS à l’adresse : https://aeur.eu/f/o54

Sommaire

POLITIQUES SECTORIELLES
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
INSTITUTIONNEL
ACTION EXTÉRIEURE
DROITS FONDAMENTAUX - SOCIÉTÉ
SOCIAL - EMPLOI
CONSEIL DE L'EUROPE
BRÈVES
Kiosque