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Bulletin Quotidien Europe N° 13921
POLITIQUES SECTORIELLES / Migration

60 000 Marocains ont franchi illégalement la frontière avec l'enclave espagnole de Ceuta, « aucun mouvement vers le continent » à ce stade

L’enclave espagnole de Ceuta, au Maroc, a connu la plus grave crise migratoire et institutionnelle de son histoire, entre jeudi 30 et vendredi 31 juillet. À l’heure de notre bouclage, vendredi soir, près de 60 000 Marocains avaient franchi de force la frontière en l'espace de 48 heures, profitant de dysfonctionnements dans les contrôles et de l'insuffisance des effectifs de sécurité. À titre de comparaison, la précédente crise de mai 2021 n'avait enregistré que 10 000 arrivées.

Face à l'urgence, le ministère espagnol de l'Intérieur a déployé 3 000 soldats pour assister la Guardia Civil sur place, épaulés par plusieurs forces policières d'urgence. Bien que l'UE ait proposé son soutien dès jeudi, l'Espagne n'a formulé pour l'instant aucune demande, qu'il s'agisse d'équipes de Frontex ou du Mécanisme européen de protection civile, selon un officiel.

À Ceuta, qui compte 83 000 habitants, ce flux massif a représenté une augmentation de plus de 50% de la population totale, submergeant tous les services d'assistance, les centres d'accueil et la capacité hospitalière locale. Une saturation telle qu’elle a d’elle-même provoqué un reflux précoce des arrivants, confrontés à l'absence d'abris et de nourriture : vendredi à 15h, le ministère espagnol de l'Intérieur comptabilisait déjà près de 37 500 retours vers le Maroc, s'effectuant à un rythme de 150 personnes par minute.

L’Espagne dénonce une « attaque » par les réseaux de passeurs. Devant la presse, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a assuré que les autorités locales « accéléraient le rapatriement des migrants entrés illégalement » et qu'une des priorités restait d'empêcher tout départ vers le continent européen.

Il a dénoncé une « attaque » et une « violation de l'intégrité territoriale » du pays, imputant cette crise à l'interprétation « intéressée » par les réseaux de passeurs d'un arrêt de la Cour suprême espagnole rendu il y a trois semaines. Cet arrêt stipule que la procédure de refoulement accélérée ne s'applique qu'à ceux qui tentent d'entrer à Ceuta et Melilla « en franchissant les dispositifs de contrôle frontalier établis », excluant ceux arrivés à la nage.

Dans sa décision, la Cour avait toutefois souligné que, « si des dispositifs de confinement étaient mis en place en mer pour protéger la frontière », rien n'empêchait que ce refoulement puisse être appliqué « à ceux qui ont l'intention de franchir la frontière irrégulièrement en franchissant ces dispositifs de confinement maritimes ».

Dans cette logique, les autorités espagnoles envisagent actuellement le déploiement de bouées sur la digue séparant Ceuta de la ville marocaine de Fnideq (Castillejos), afin de créer « une barrière physique visuelle ». Le gouvernement espagnol n'exclut pas non plus « de modifier certains aspects de la législation afin de faciliter le rapatriement aussi efficacement que possible », a précisé M. Sánchez.

Le Maroc reste un « partenaire fiable ». Si les autorités marocaines sont aussi visées par la critique - certaines figures politiques espagnoles les accusant d'avoir encouragé les passages dans une logique de « chantage » diplomatique -, M. Sánchez a fermement défendu le pays, le qualifiant d'« allié » lors d'une intervention devant l'Assemblée de Ceuta. Il a salué un échange « constant, fluide et très raisonnable » entre les deux pays, « contrairement à ce qui s'est passé en 2021 ».

La Commission européenne a elle-même qualifié le Maroc de « partenaire central et fiable » sur la question migratoire, jeudi soir. « L'UE apporte un soutien substantiel au Maroc, et il convient d'en tirer pleinement parti pour éviter que de tels événements se reproduisent », a souligné un responsable européen.

Le Maroc renforcerait activement les contrôles pour empêcher de nouveaux départs et mobiliserait des moyens de transport spécifiques afin de réadmettre les personnes de retour sur son territoire, selon la même source.

Vives tensions entre les États membres. Dans le reste de l’UE, les réactions n’ont pas tardé : dans un post sur X publié vendredi, Giorgia Meloni, la Première ministre italienne, a appelé à « la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen », tenant M. Sánchez pour responsable de la situation après la régularisation récente de milliers de migrants en Espagne.

Une demande appuyée par le Danemark et la Finlande, dont la ministre de l'Intérieur, Mari Rantanen, a estimé que « l'Espagne a totalement échoué à protéger la frontière extérieure de l'espace Schengen contre les intrusions ».

Les traités européens ne permettent pas l'expulsion définitive d'un pays partenaire de l'espace Schengen. Toutefois, le Code frontières Schengen (CFS) autorise le rétablissement temporaire des contrôles aux frontières intérieures en cas de menaces à la sécurité ou de graves défaillances dans la gestion des frontières. Lors de la crise migratoire de 2015-2016, l'UE avait ainsi autorisé plusieurs pays à rétablir les contrôles sur les mouvements en provenance de Grèce, isolant temporairement le pays.

En Espagne, la proposition italienne a été très mal reçue. José Luis Albares, ministre des Affaires étrangères, a dénoncé sur X une déclaration « inappropriée » de la part « d'un pays partenaire et ami, dont nous attendons une solidarité européenne et non une démagogie partisane ». « Après l'arrivée de plus de 700 000 personnes en provenance de Libye, l'Italie a reçu le soutien de l'Europe, et non des leçons de morale », a complété Javi López, vice-président du Parlement européen (S&D, espagnol), ajoutant que « la solidarité n'est pas à sens unique ».

De son côté, la France a déjà renforcé ses contrôles à la frontière physique avec l'Espagne en activant sa Force d'intervention rapide.

Face aux inquiétudes, la Commission s'est montrée claire : à ce stade, « aucun mouvement depuis Ceuta vers le continent n'a été observé ». Elle a rappelé également qu'une entrée dans l'enclave ne donne pas un accès automatique à la libre circulation dans le reste de l'espace Schengen, en vertu de l'article 41 du code associé. Selon un responsable, une réunion technique avec les États membres a eu lieu ce vendredi « afin que tous aient les bonnes informations ».

Dans les prochaines semaines, la Commission devrait s'appuyer sur le mécanisme de contrôle SchEval afin de déterminer si des manquements ont eu lieu aux frontières espagnoles. (Justine Manaud)

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