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Bulletin Quotidien Europe N° 11754
LES TRAITÉS DE ROME ONT 60 ANS / Avenir de l'ue

Les Vingt-sept célèbrent à Rome ce qui les unit en portant un regard inquiet sur l'avenir

Les chefs d’État ou de gouvernement de vingt-sept États membres de l’Union européenne et les présidents des principales institutions européennes se sont retrouvés à Rome, samedi 25 mars, pour célébrer ensemble le 60ème anniversaire des traités fondateurs de l'aventure européenne, mais avec le sentiment partagé qu’une incertitude profonde touche l’avenir du projet européen.

« Mes chers amis, nous devons être plus fiers de l'Europe ». Ce thème - qui a été au cœur de l’intervention du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker - a aussi filtré, à des degrés divers, dans tous les discours prononcés dans la salle des Horaces et des Curiaces du Capitole, là même où furent ratifiés les traités de Rome, lundi 25 mars 1957, et où vient d'être adoptée la Déclaration de Rome (EUROPE 11573/3).

Le lieu, l’endroit et la raison de ce sommet se prêtaient en effet bien à un exercice de « romantisation » du passé, selon le mot du Premier ministre maltais, Joseph Muscat.

Des commémorations qui incitent au questionnement

Toutefois, tel n’a pas été entièrement le cas. Le regard posé sur le passé a été naturellement empreint d’un sentiment de fierté, mais aussi du poids de l’Histoire, pour ce qui a été réalisé en 60 ans sur ce continent, « malgré toutes les erreurs faites », comme l’a souligné le président du Parlement européen, Antonio Tajani. À un moment ou un autre, tous les intervenants ont fait aussi référence à une certaine gravité de la situation, lorsque leur regard se déportait du passé vers l’état actuel de l’Union et les perspectives d’avenir à vingt-sept.

En faisant le diagnostic du patient, M. Tajani a estimé que « notre Union est encore inachevée et semble souvent éloignée des problèmes des gens, divisée, inefficace, trop bureaucratique ». Pour l’hôte des célébrations, le Premier ministre italien, Paolo Gentiloni, cette Union a failli en faisant face, trop tard, aux défis apportés par l’Histoire. « Nous nous sommes arrêtés », contrairement aux recommandations de Jean Monnet, un des Pères fondateurs de la construction européenne. « Sommes-nous lassés ou fatigués » de cette unité dont nous avons hérité?, s’est par ailleurs interrogé le président du Conseil européen, Donald Tusk.

De cette manière, même si le mot de « crise » a été soigneusement évité dans les discours du Capitole, son parfum était toutefois perceptible. Il a été prononcé explicitement à une reprise: par le Pape François, qui avait accordé une audience aux dirigeants européens à la veille du sommet, dans la salle royale du Vatican. « Il y a la crise économique, qui a caractérisé les dix dernières années, il y a la crise de la famille et des modèles sociaux consolidés, il y a une diffuse ‘crise des institutions’ et la crise des migrants », a-t-il énuméré, lui qui au Parlement de Strasbourg avait exhorté les Européens, dès novembre 2014, à ne pas faire de la Méditerranée « un grand cimetière » (EUROPE 11204/5).

Mais, le Pape François a tenu à rappeler également que le mot crise avait « pour origine le verbe grec crino (κρίνω), qui signifie examiner, évaluer, juger ». Ainsi, pour lui, « notre temps est donc un temps de discernement, qui nous invite à évaluer l’essentiel et à construire sur lui; c’est donc un temps de défis et d’opportunités ».

Réinitialiser le projet européen à Vingt-sept

Cet exercice d’évaluation a été lancé et les leçons du passé seront tirées, ont voulu assuré MM. Muscat et Gentiloni. La raison en est que « nous sommes à un tournant », pour le premier, ce qui constitue une opportunité pour « redémarrer » la machine européenne et donner une nouvelle impulsion pour raviver la confiance des citoyens, selon le second. C’est une forme de réponse à l’appel du Pape François qui avaient invité ses visiteurs à « discerner les voies de l’espérance, en identifiant les parcours concrets pour faire en sorte que les pas significatifs accomplis jusqu’ici ne se perdent pas, mais soient le gage d’un long et fructueux chemin ».

Si ce constat de devoir agir semble largement partagé, qu’en est-il donc des préceptes pour l’avenir? Les réponses évoquées à Rome, bien qu’elles jettent les bases d’un certain agenda de travail, ne fournissent pas encore de projets concrets qui font consensus. Pour s’accorder sur la Déclaration, qui est avant tout un « acte symbolique » pour réaffirmer l’unité des Européens, tout le monde a dû renoncer à quelque chose, comme l’a noté M. Gentiloni.

C’est donc sans surprise que différentes conclusions peuvent en être tirées. Pour le président en exercice du Conseil de l’UE, M. Muscat, le principal résultat est la consécration de la « dimension sociale » de l’UE, même si ce concept précis a été biffé au cours du travail rédactionnel. C’est à nous qu'il revient d’avoir la « résilience, le courage, l’audace et, surtout, la confiance mutuelle » pour prendre les bonnes décisions afin d'« aller de l’avant », a-t-il déclaré, en appelant les responsables politiques présents à Rome à agir pour qu’ils n’entrent pas dans les annales de l’histoire comme ceux qui, « par leur inaction, ont démantelé un projet vieux de 60 ans ».

Si le Premier ministre italien a semblé en accord avec cet appel à l’action, il a loué un autre point de la Déclaration qui touche à la coopération renforcée. Déjà inscrit dans les traités en vigueur, ce principe ouvre la possibilité pour un groupe d’États membres d’avancer plus vite dans l’intégration. Selon M. Gentiloni, il est temps d’avoir le courage d’avancer dans cette voie.

Il est temps de se rappeler ce qui nous unit

Une Europe à plusieurs vitesses est-elle la bonne solution? La France, l’Allemagne ou l’Italie en sont persuadées. Le fait que « tous les pays, même s’ils ne sont pas forcément d’accord sur tout, aient signé cette déclaration, avec l’idée que les États qui voudront aller plus vite puissent le faire, que l’Europe puisse rester unie mais avec des rythmes différents, c’était aussi une idée que je portais », a commenté le président français, François Hollande.

D’autres, comme la Pologne, sont certains du contraire. Si M. Tusk a évoqué les « vitesses multiples » en rappelant que ce n’était pas un concept qui était dans l’esprit des pères fondateurs, il a considéré qu'« aujourd’hui, ce n’était pas suffisant d’appeler à l’unité et de protester contre » ce concept.

Le discours du président du Conseil européen a surtout eu trait au risque de la disparition de l’unité politique en Europe, perspective qui sonnerait le glas de l’Europe unie, selon lui. Il est ainsi « beaucoup plus important que nous respections toutes nos valeurs communes, telles que les droits de l'homme et les libertés civiles, la liberté d'expression et la liberté de réunion, les contrôles et les équilibres et l'État de droit ». « C'est le véritable fondement de notre unité », a-t-il estimé. Avant de lancer à son audience: « Prouvez aujourd'hui que vous êtes les leaders de l'Europe! ».

Le Pape François avait insisté sur le fait que, au-delà des choix politiques à faire, ce sont les principes fondamentaux de la construction européenne qui devaient être maintenant rappelés. « L’Europe n’est pas un ensemble de règles à observer, elle n’est pas un recueil de protocoles et de procédures à suivre. Elle est une vie, une manière de concevoir l’homme à partir de sa dignité transcendante et inaliénable, et non pas seulement comme un ensemble de droits à défendre, ou de prétentions à revendiquer », avait-il considéré.

Adoptée trois semaines après la publication du Livre blanc sur l'avenir de l'Europe de la Commission européenne (EUROPE 11736/1), la Déclaration de Rome s'inscrit dans un processus de réflexion thématique - dimension sociale, mondialisation, union économique et monétaire - sur l'avenir de l'UE à vingt-sept qui devrait s'achever lors des élections européennes de 2019.

La Déclaration de Rome peut être consultée à l'adresse suivante: http://bit.ly/2ohko07  (Jan Kordys)